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Thorns [Morgan]

Message par Svetlana El Bach'ri le Jeu 2 Oct - 8:41

Une chambre. Verte. La couleur de la vie. La couleur de la mort. Celle qui aurait pu être, mais pourtant jamais n'a été. Celle qu'ils auraient voulu connaître, mais qui n'est finalement resté qu'au stade du paraître.

Au milieu, un berceau en bois. Bouleau. Chêne. Cerisier. Tous s'emmêlent et ne forment plus qu'une entité. Il est l'épicentre de la pièce. Le monde - ou encore son absence - tourne autour de sa seule présence.
A ses côtés, une chaise à bascule. Elle aussi est façonnée dans un bois d'une autre époque. Celle-là même qui n'a connu que la caresse et la sueur de l'homme. Celle-là même qui ne connaissait pas encore le goût infecte de la machine. C'est d'ailleurs la seule pièce du manoir qui dispose de cette virginité. Elle ne connait ni la morsure du métal, ni le bruissement de l'électronique. Elle est bercée dans le seul silence de la contemplation.

Elle ne connait et ne reconnait qu'une seule propriétaire. Parfois, le bois se met à lui fredonner une mélodie oubliée. Parfois, la chaise se met à lentement la basculer. Comme ici. Comme maintenant. Lorsque la jeune femme aux cheveux roux se laisse aller à un sourire tandis que ses yeux parcourent les dernières lignes de ce conte pour enfants. De ses doigts élancés elle vient refermer la couverture avec délicatesse. Le mouvement de la chaise semble en unisson avec sa gestuelle. Elle accorde un regard amusé au titre gravé sur ce cadeau reçu d'une inconnue.

Combien de fois n'a-t-elle pas lu ces mots? Combien de fois n'est-elle pas venue s'installer ici pour partager sa folie?
Une Mère. Il n'y en a qu'une. Qu'elle soit des hommes, des plantes ou encore des dragons. L'histoire porte à rêverie. Sa dévotion est entière. Son amour sincère.
Il n'y a qu'une femme pour comprendre. Il n'y a qu'une mère ...

Comme toujours sa main droite vient se poser sur son ventre. Elle le caresse. A travers le tissu elle retrace, du bout de l'index, la spirale que personne n'est autorisée à voir. Ses yeux se ferment. Ses lèvres s'entrouvrent. Sans vraiment s'en rendre compte elle entame le même chant que le bois qui l'entoure. Elle mêle sa voix à celle omniprésente. Elles se trouvent. Elles s'accordent.
La pièce toute entière semble se muer au gré du vent. Ce qui est étrange, vu que la seule fenêtre présente a été condamnée il y a bien longtemps de cela.

Ses paupières s'ouvrent au monde. Ses yeux ne cherchent pas longtemps et déjà rencontrent l'origine de ce léger tracas. Le cadenas est au sol. Inerte. Le cadran est à peine entrouvert. Il se laisse guider par une petite brise fugace qui va et qui vient. Un peu plus vite. Un peu loin. Mais sans jamais empiéter sur l'intimité de l'enfant de Gaia.
Intriguée, cette dernière se relève de son assise. Le bois aimerait contester cet abandon, mais il sait qu'il ne l'est pas. Il ne l'a jamais été. Elle reviendra. Peut-être pas aujourd'hui. Peut-être pas demain. Mais elle reviendra. Et il sera toujours là.

Les pieds nus ne font aucun bruit sur le sol. Elle atteint rapidement la fenêtre. Elle pose sa paume tiède sur le battant ouvert. Là aussi il n'y a que bois pour l'accueillir. Micah avait voulu le remplacer. Elle s'y est opposée. La matière est reconnaissante. Elle cesse sa rébellion volatile. Elle a obtenu ce qu'elle voulait.
Lorsque la femme s'apprête à refermer l'intrusion de son petit bout de paradis blanc, la fenêtre s'y oppose. A bien y regarder, ce n'est pourtant pas le verre qui refuse sa coopération, mais plutôt l'arbre qui a poussé de l'autre côté. Celui qui n'était pas il y a douze ans de cela, quand la chambre a été bâtie. Et si petit il y a quatre ans, quand la fenêtre a cessé d'exister. Il a poussé. Il est devenu grand. Une branche s'est détachée de son tronc. De son bras cadavérique elle pointe son unique feuille vers l'emplacement de l'ancienne serrure. Elle semble à la fois triste et conciliante.

La main droite remarque qu'elle est toujours sur le ventre qu'à l'instant où elle s'en détache pour se tendre vers la verdure esseulée. La réaction est imminente. Le bois se plie et se tord afin de venir à son encontre. La scène semble pourtant se dérouler au ralenti.
C'est là.
Que le contact se fait.


~.~

- Madame Lux est empêchée ailleurs. Comme à l'accoutumance, en son absence vous pouvez profiter de la luxure qu’offrent ses appartements. J'ai reçu l'ordre de me plier à vos moindres desiderata et me tiendrai personnellement à votre entière disposition pendant le prochain quart d'heure.

Madame Lux vous prie une nouvelle fois de bien vouloir excuser ce désagrément.


Une légère révérence. Puis il se retourne et entame la lente traversée du couloir. Le dos droit. Le port fier.
Dans les plus hautes tours Lux, les accès sont limités. Les employés triés sur le volet. Cet homme, elle ne compte plus le nombre de fois qu'elle l'a vu. Pourtant leur conversation s'arrête là. Le silence du lieu est le seul compagnon du velours de leur pas.

Elle pénètre l'antre de cette femme serpent. La porte se referme derrière elle. Toujours sans un bruit. Malgré les années, ce lieu n'a pas changé. Le caractère de son hôte premier se devine à travers chaque inspiration.
Cette femme, elle aurait pu l'être. Elles auraient pu être rivales. Elles auraient pu être amies. La réalité flotte quelque part entre la douce opposition de ses deux entités.

Combien de fois ne se sont-elles guère retrouvées ici? A parler chiffre tout en contemplant l'insignifiance du monde à travers cette énorme baie vitrée.
C'est là que son pas prend halte. C'est là que son regard se perd sur l'étendue d'une vie rongée par l'humanité. Depuis ce promontoire divin aucun arbre n'est visible. L'Aura a beau être invisible, son charisme irréel irradie de mille feux follets avec pour épicentre ... l'endroit même où se tient une de ses plus ferventes adversaires.

La main se tend vers l'avant. Du bout des doigts elle s'apprête à caresser la paroi qui l'empêche de chuter. Le contact ne se confirme pourtant jamais. Dans son dos, un bruissement. Un murmure. Son visage se retourne lentement. Son attention se pose sur le bureau de la directrice. Sa tête se penche légèrement vers le côté. Quelque chose a changé.

Sur le métal froid, cachée entre un amalgame de gadgets bucoliques, une petite plante timide délie ses lianes et ouvre son feuillage au monde. Une à une les pousses se dévoilent et tendent leur extrémité vers la silhouette qui déjà s'avance vers elles. Comme amoureusement le lierre s'enroule autour du poignet de l'être reconnu. Une montée lente, mais non point déplaisante, jusqu'à atteindre la nuque tant convoitée. Arrivée à destination, une caresse. Une promesse. Le souvenir d'un baiser. Un unique nom y est déposé. Le même que celui dans la chambre verte.

Le visage se tourne vers le côté. Le regard se pose sur une porte solitaire autrefois négligée. Le corps y est comme par attiré. Le bras de verdure essaie de retenir. Essaie de garder. Mais il sait toute tentative vaine et se résilie bien rapidement à abandonner.

Pas de serrure. Et encore moins de clé. La confiance règne en maîtresse absolue dans ce havre de paix. Pourtant l'appel est toujours ressenti. Ce n'était pas la plante, mais bien la porte. Elle s'ouvre d'un simple toucher et donne vue sur un couloir illuminé. Aucune fenêtre. Que des miroirs. Que du synthétique. Au loin, à peine visible, une porte jumelle lui fait face. Blanche. Immaculée. Comme cette avancée toute entière.

A aucun instant ne regarde-t-elle vers l'arrière. Ni quand la première paroi se referme. Ni quand le moindre son vient à filtrer dans l'air qui, lui aussi, semble retenir sa plus infime respiration. Ni quand la destination est atteinte.

Elle sait qu'elle ne devrait pas entendre. Elle sait qu'elle devrait au moins avoir la décence de frapper. Elle sait tout cela et bien plus encore. Elle n'en fait rien.
Son regard part vers le bas. Ses phalanges se sont enroulées autour de la poignée sans attendre son autorisation.
Son menton se redresse. Elle est prête à faire face au courroux de celle qui l'a invitée.

La pression des doigts.
La physique de la mécanique.
La porte s'ouvre.

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Svetlana El Bach'ri
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Re: Thorns [Morgan]

Message par Morgan le Mar 14 Oct - 12:13

Un souffle, une brisure, glisse le long de son échine, chuchote à son oreille, les mouvances d’un temps passé, illusoire. Une porte qui s’ouvre, dans son esprit, le cri d’une compagne lointaine, glacée, prise au piège de l’Aura et qui se débat tant bien de mal contre la morsure d’une lumière artificielle, grésillante et bleue, brutale et sans douceur. Une compagne qui épouse une peau tendre, un acte de Gaia, une symbiose amoureuse. Une plante qui parle par la magie de l’hybride et qui hurle, hurle, a l’enfant sacré de sa mère. A l’enfant sourd. A l’enfant aveugle. Qui n’entend qu’un souffle, une brisure, dans l’alliage massif de son existence contrainte. Un souffle, une légèreté, comme un espoir. Et si les hommes de son peuple, enfin, venaient la voir ? La conquérir, du bout de leurs doigts plein de tatouages, de leurs voix qui se mêlent aux bruits de la forêt, de leurs souffles qui portent la violence douce d’Eol, de leur puissance qui est tant celle des pierres que celle de l’eau sauvage. De ces gens qui l’aimeront, avant même de la voir. Qui la trouveront belle, même aveugles. De ces gens de son clan qui lui apporteront sa liberté chérie, sa promise, son espoir, celle qu’il lui semble parfois impossible d’épouser mais dont elle supplie le mariage.

Et la plante miaule comme une chatte sauvage qui affame les males. Morgan la sent presque à son oreille. Elle perçoit la caresse d’une peau qui n’est pas la sienne. Et elle l’appelle, de toutes ses forces. Viens, viens. Je suis ici. Les tatouages attentifs dessinent sur sa peau les lianes d’une histoire qui s’éveille. D’Amour. Viens, viens, je me sens seule. Morgan l’appelle, de toutes ses forces, mais dans sa prison de fer, alors que l’Aura dévore sa puissance et que la torque glace sa nuque de son sceau métallique, l’appel de Morgan est plus trouble qu’une bise légère, présente et absente, qu’on ne sait si elle est réelle ou songe.

Les doigts de fées se ferment, près du cœur, comme si l’espoir brule sa cage thoracique. Comme si vivre cette émotion, si puissante, est si intense à ressentir, que l’organe ne peut contenir toute sa puissance. Comme si, comme si elle était toujours une enfant, qui attends patiemment qu’on réalise son rêve. Et que son rêve vient, enfin. Les mains croisées, les yeux brillants, elle sent le moment imminent. Un petit stress s’empare de son corps délié, fin et ponctuer de la noire du monde. Ses mains glissent le long de ses cuisses, elle tente de faire disparaitre de la robe dans laquelle elle s’est endormie quelques heures plus tôt. Puis, elle s’approche de quelques pas de chat d’un miroir et juge son reflet. Ses cheveux plein de broussailles, elle les démêle du bout des doigts, prenant grand soin à leur satin tout en jurant de n’avoir pas pris un peu soin d‘elle-même, elle qui s’était toujours promise d’être prête pour le grand jour. Enfin, ses doigts passent sous ses yeux, sur le satin d’une peau frêle, que caresse les cils bas, et qui de quelques taches noires s’était noircie. Le mascara enfin retirée de ses paupières, le regard propre, les cheveux presque lisses, Morgan s’inspecte une dernière fois. Mais c’est déjà trop tard. La porte ne grince pas, mais elle connait le doux schuintement, presque inaudible, du métal qui glisse dans du métal.

Alors lentement elle se retourne et s’approche de l’ombre qui entre dans son salon en clair obscure, qu’un lustre éteint n’éclaire pas de sa fausse chaleur. Seule la baie vitrée éclaire cette pièce gigantesque, unique, ornementée d’un escalier central qui monte jusqu’à sa chambre, sa salle d’eau, de repos. Une salle gigantesque, sans écho, malgré le vide des meubles et le manque de tableaux. Une salle fantôme, qui n’accueille jamais la vie, mais qu’une femme de ménage lave chaque fois. Une propreté salissante, sans odeur désagréable de désinfectant, mais qui rend la pièce presque médicale, glacée. Son domaine, son territoire, qui n’est pas tant le sien que celui d’Obra. Et derrière Morgan, seule véritable ornementation, l’une des plus belles vues de la ville.

Faussement sure d’elle, Morgan ferme les mains devant elle et s’approche lentement de la femme, qu’elle dévisage sans fard. Elle n’a jamais eu l’élégance des demi-regards. Ses prunelles sont deux feux noirs qui brulent les peaux blanches. Elle cherche, ailleurs, en dessous, les profondeurs de l’âme, les sagesses de cœur.

-Je t’attendais.
Les codes humains lui semblent improbables et pourtant, cette fois, elle aimerait faire bonne impression. Alors elle fait comme Obra lui a montré. La nuque bien droite, le port altier, elle s’approche de l’inconnue et ses lèvres s’étirent dans un sourire qui dévoile soudain toute la profondeur de son plaisir. Les joyaux de ses yeux brillent de mille feux, et crépitent presque le long des lignes de l’hybride alors que Morgan ressent sa liaison pour Gaia. Ses lignes végétales, ce regard assuré, fort, puissant, des plantes qui enroulent leurs lianes empoisonnées et étouffent leurs ennemis. Le port haut, droit, presque frêle par instant, d’une fleur qui cherche la chaleur. Elles se connaissent. Même si elles ne se sont jamais vues. Elles sont sœurs.

-Est-ce que tu as soif ?

Morgan s’approche et se détourne pour entrer dans sa petite cuisine d’un style américain. Elle se sert un verre d’eau, tentant par tous les moyens de se défaire de son trouble. A l’aube d’une victoire, elle se sent seule, si seule et si loin de cette jeune fille qu’elle était enfant. Et si ses manières portaient toutes la marque de fabrique Lux ? Et si Gaia ne l’aimait plus ? Et si son peuple la reniait, finalement ? Etre un souvenir, une idée glisse dans la mémoire collective lui semble soudain bien plus attrayant qu’en être la vraie représentation, en chair et en os, pleine d’imperfections et de doutes !

Lentement elle s’approche de Svetlana, et, au lieu de lui tendre le verre, elle laisse s’échapper un filet d’eau dans le creux de sa main. Lentement, avec un amour d’enfant, Morgan lève sa main jusque la petite plante accrochée au cou de la dame. Sur sa paume, le végétal vient lécher l’eau, lentement, comme pour ne pas la blesser. La caresse de ses feuilles la fait rire, un rire court, doux, grelot, qui ne dure qu’un instant, un instant de joie profonde, sincère. Sa main s’agite un peu alors qu’elle rit et des petites perles de pluie tombent sur la peau pale de l’hybride. La plante s’empresse de glisser le long de ses clavicules et d’absorber les présents de la petite enfant sauvage, sans pouvoir.

Les yeux de Morgan se lèvent. Une tristesse insoluble se reflète sur ses iris noirs. Ses lèvres murmurent.

-Vous la rendez vivante. Ici tout est mort. Froid.

Sa voix, soudain coincée dans sa gorge, est plus aigu, plus fragile. Elle se meurt d’être si faible. Elle supplie, du bout de ses levers d’enfant, avec tout l’espoir de son petit cœur captif.

-Vous êtes venue me rendre vivante aussi ?

Peut-être enfin pourrait-elle. Ses yeux pleins de lumières, sont si plein d’émotions, qu’une fine pellicule d’eau sur leur surface miroite le visage de Svetlana.

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Re: Thorns [Morgan]

Message par Svetlana El Bach'ri le Jeu 30 Oct - 7:39

La poignée de la porte est de glace. Elle ne ressent rien. Ne respire nullement. Elle est là, car elle doit l'être. Elle est là, car c'est dans ce seul but qu'elle a été érigée.
Le contact est froid. Hostile. Il agresse le toucher qui n'a guère l'habitude d'une telle agressivité. La main aimerait se retirer. Mais les phalanges savent. Les phalanges ressentent. Ce que cache une telle toxicité. Ce que renferme une telle absence de bestialité.

Un léger cliquetis. A peine perceptible par l'ouïe humaine. Mais cela est sans compter la blancheur immaculée du couloir vide de toute substance si ce n'est le reflet multiple des gens qui y pénètrent. L'écho est retentissant. Il coche. Ricoche. Revient à la charge. Avant de repartir en sens inverse. Il croise sa jumelle. L'effleure. La provoque. Et le voilà déjà dissout dans le néant de cette affreuse ligne droite.

La porte reste entrouverte quelques instants. Le temps que le silence se fasse. Le temps nécessaire aux tympans de retrouver le goût tout à coup si délicieux d'un mutisme assumé. C'est aussi pour cela que l'enfant de Gaia n'apprécie guère ces grands bâtiments sans âme. Tout y est artificiel. Superficiel. Elle pourrait encore effleurer du bout des doigts la surface complète de cette porte qui n'en est pas vraiment une ... jamais le métal consommé ne comprendrait-il la seule mélodie de sa caresse.
La main reste ainsi, paume levée en parallèle parfait à cette matière qui ne connait pas le langage de la Terre. Une distance infime - infâme - seulement à parcourir pour créer le contact. Ce serait péché. Ce serait reprendre un espoir que l'on sait vain. Car le synthétique n'est pas fait pour répondre. C'est un codage qu'il ne comprend pas. Et dont il ne pourrait concevoir l'intérêt final. Alors la main tremble légèrement. Déçue par une réaction qu'elle savait pourtant inexistante. Dans la nuque, une vertèbre chatouille la peau et sort la jeune femme de sa rêverie utopiste.

Le contact se fait. Rien ne se passe. La porte s'ouvre. Car c'est la seule action qui lui a été inculquée par le biais d'une technologie empruntée.
D'un pas lent, elle pénètre cette pièce qu'elle ne connait guère. L'absence auditive est plus prégnante encore que celle qui s'accorde au visuel. Les murs sont vides de tout ornement. Le sol dépourvu de toute couleur. Pourtant ce n'est pas ça qui choque. Ni même l'énorme baie vitrée qui jette son dévolu sur une ville qu'elle connait désormais par cœur.

C'est le silence de Gaia ... et le bruit incessant de l'Aura. De l'eau qui n'en est pas vraiment qui goutte dans une tuyauterie à laquelle elle n'adhère pas. De la lampe, éteinte, qui crache son venin électrique à qui l'encontre de celle qui prétend ne pas la voir. De partout et de nulle part des sons, qui n'en sont pas vraiment, se jettent sur la silhouette élancée de l'invitée.
Svetlana ne peut que fermer les yeux. Pour s'évader. Pour oublier. Pour départager ce qui est de ce qui n'est pas. Ce qui veut de ce qui ne sera jamais. Au loin, si loin, elle arrive à attraper le murmure rassurant du lierre délaissé. Il aspire à la retrouver. Mais pas encore. Pas maintenant.

C'est là qu'une voix bien réelle vient rompre la monotonie du bourdonnement omniprésent. Ce dernier s'évapore comme neige devant un soleil radiant. Le corps respire. Les paupières s'ouvrent. Les iris se posent sur un visage souriant. Sur deux prunelles au désir flamboyant.
La nuque ne chatouille plus. Elle pique. Elle tire. Elle crie. Mais sa propriétaire n'a pas le loisir de s'en préoccuper, bien trop absorbée par l'arrêt temporel qui s'instaure entre elle et son interlocutrice. Elle ne l'a jamais vu. Elle ne la connait pas. Elle ignore ce qu'elles font toutes deux ici. Pourtant du bout des lèvres elle mime les deux syllabes de son pseudonyme fantôme.

Une question dont elle n'est pourtant pas le réceptacle. Cette première n'attend d'ailleurs nulle réponse car déjà la jeune demoiselle dépasse son invitée et se glisse dans une autre annexe. Le bruit de l'eau qui coule semble exacerber ses sens. Une douleur vive s'empare de ses vertèbres cervicales. Du bout des doigts de la main droite elle vient masser la zone en feu. Et y découvre une petite déchirure. Qui grandit. Qui se propage. L'esprit n'a guère le temps de paniquer que déjà un petit bourgeon s'en extirpe et vient lécher les plaies. Tel un animal curieux il étend son museau frêle vers les phalanges à proximité. Il reconnaît aussitôt l'odeur qui l'a bercé. Avec douceur il s'étire depuis son antre et s'enroule autour de ce qu'il perçoit comme étant
mère.

C'est là qu'une sensation différente, mais tout aussi agréable attire son attention. Sans pour autant détacher son lien maternel, il va à l'encontre de cette nouvelle entité. Il s'abreuve à la source même d'un lac qui trouve naissance dans une matière autrefois sable. Il se délecte plus encore du son paradisiaque qui vient emplir cette pièce au silence pesant. Il s'empresse de récupérer les dernières gouttes de ce précieux nectar sur la peau pâle de celle qui le porte. Ainsi rassasié, la liane de verdure s'enroule autour du cou de Svetlana telle une écharpe végétale.

L'écho du rire enfantin s'évapore soudainement et laisse place à une voix triste et mélancolique. A un regard nécessiteux et quémandant. A travers une gestuelle douce et lente, l'enfant de Gaia tend ses avant-bras vers l'avant et vient se saisir des mains innocentes de son hôtesse.

Au moment de l'impact, la réaction est imminente. Tout le long de ses bras - nus - les veines semblent se réveiller d'un interminable sommeil. Sous la surface de l'épiderme, des mouvements sinueux se tortillent et font naître des dessins archaïques sur l'anatomie de la femme. Une pointe de souffrance se lit sur son visage. Lorsqu'elle perçoit le regard inquiet de l'enfant, elle se force néanmoins à lui sourire.


>> Non, ne t'arrêtes pas. Regarde. Ressens. C'est toi qui les rends vivants.

En réponse à cet aveu de vérité, le corps se teinte d'un coloris verdâtre là où les vaisseaux sanguins atteignent la superficie. Les deux bras se transforment ainsi en véritable œuvre d'art mouvant.

>> Ici tout est mort, car le métal ne comprend pas. Car il ne peut comprendre ce qu'on a volontairement omis de lui apprendre. Il te faudra faire preuve d'une grande patience avant de pouvoir accéder à ce cœur dont il n'a aucun souvenir.

Le métal est froid. Le métal est homme. Comme cette porte qu'elle a effleurée avant d'entrer. Comme ce sol qui n'accroche pas à ses pieds. Comme cette lampe qui ne sait rien faire d'autre qu'éclairer. Tous ont oublié.

D'une légère traction dans les doigts, elle invite la jeune fille à se rapprocher d'elle.


>> Tu veux bien essayer?

Et sans un mot de plus, elle guide ces petites mains légèrement tremblantes vers son propre abdomen. Avec toute la délicatesse qu'incombe à une mère, elle vient déposer les paumes captives sur le tissu qui enveloppe son ventre plat.

Le tatouage qui s'y cache répond au quart de tour à ce contact inespéré. La pulsation qui s'ensuit et d'une telle violence que le monde cesse d'exister. Tout devient blanc. Tout devient noir. Le temps n'est plus. Pas ici. Pas maintenant.

Elle se sent chuter.
Du moins.
Est-ce ainsi qu'elle le perçoit.


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Re: Thorns [Morgan]

Message par Morgan le Sam 9 Mai - 9:27


Vivante, elle aimerait tant l'être vivante. Sortir de ce carcan de fer, de cet habit de froideur. De cette vêture, si pleine de luxe, qui étouffe ses envies d'enfant. Vivre, vivre enfin pour et malgré Obra. Que chaque souffle d'air soit un nouvel espoir. Une brise inespérée de vie, surprenante et conflictuelle. Que chaque moment dépasse l'instant, s'échoue sur les rives des souvenirs heureux, intenses. Vivre de nouveau sans être un objet. Comme cette plante laide et vide, qui ne connaît plus Gaia que dans les bras de l'inconnue. Qui se réveille de sa léthargie pour épouser les rêves de sa prime mère. Délaisser les vêtures du trophée, son brillant propre, lissé. Sa chevelure sans vie. Redevenir ce qu'elle n'a jamais cessé d'être. Une enfant, une jeune femme, au sang brûlant de Gaia et au verbe brutal des hommes. Un être libre, sauvage, indomptable et mouvant. Alors quand elle demande, du bout des lèvres. Morgan espère tant que ça l'étouffe. Sa cage thoracique est trop frêle, trop petite pour ce tant d'air qu'elle inspire. Elle étouffe. Dans ses muscles tétanisés. Elle se tue, Morgan, de tant espérer.

Non, ne t'arrêtes pas. 

Morgan est perdue. Elle se peut plus rien faire. La divine est aveugle et sourde. L'ange ne sait plus voler. Le comique ne sait plus faire rire. Et penaud, il fait le pitre. Il fait semblant, pour un public qui veut y croire, encore, quand un collier de métal étrangle ses pouvoirs.

Regarde. Ressens.

Rien, le vide. Les sens de Morgan sont amputés. Les nerfs à vif ne hurlent plus que le manque. Ils ne se souviennent plus. Le néant de ses sensations perdues. Morgan se souvient, juste, de fragments indicibles, tout le reste n'est que rêves éphémères, embryons de sensations quand l'enfant était l'intense, l'absolu. La mort et la vie tout à la fois. Sauvage et impénétrable. Seul et pluriel. Omniscient. Morgan est aveugle et sourde, elle porte des robes de princesses et le maquillage des putes. Morgan est morte, sous la carapace polie d'Obra, il ne reste plus grand chose de sa beauté, de son intégrité, de ce qu'elle était et ne sera jamais plus.

 C'est toi qui les rends vivants.

Les lèvres de Morgan s'étirent sur un sourire pauvre, blessé. Ses yeux s'égarent dans le décor blanc de ses maigres possessions. La vie, elle ne sait plus ce que c'est. Autour, tout autour, tout est vide, sans résonance. Électrique et froid. Et même les étincelles ne ressemblent en rien aux fureurs de sa sœur. Aux fureurs de la vie. Morgan ne sait plus vivre. Mais elle sait faire semblant. Elle peut mentir, on lui a appris. Obra lui a tout dis. Comment être femme, comment ne rien montrer, ne rien trahir. Ses yeux noirs deviennent bienveillants, elle écoute l'hybride avec attention, sans entendre vraiment. Elle joue l'enfant, comme si elle apprenait cette vérité qu'elle ne connaît que trop bien. Comme si les mots étaient étrangers et ne reflétaient pas la dureté douloureuse de son existence. Dit-on vraiment à une amputée la laideur sans intérêt que de vivre sans son membre ? Une partie d'elle s'insurge. Celle qui, pleine d'espoir, espérait que l'inconnue la sauve. Mais une autre, plus maternelle, pardonne bien vite. Au fond, Morgan ne croit plus au sauvetage. C'est peut-être son rôle à elle, parmi les légions de prêtresses avant elle, de n'être qu'un symbole. Une idée. Une présence. Et de ne plus rien avoir de la puissance de Gaia. D'être humaine, d'habiter au sein même de l'œil de cyclone. Et d'inspirer la rébellion. Oui c'est peut-être ce qu'elle est, le pourquoi de son existence. D'être un trophée, un espoir, une quête. De mener les rebelles tatoués jusque dans la maison mère.

Alors Morgan s'y fait. Elle enlace l'hybride avec la douceur de la louve mère, avec la légèreté veloutée des papillons. Elle l'enlace et elle l'aime. Elle l'aime comme elle aimerait sa fille. Elle l'aime comme elle aime sa mère. Mais elle ne l'aime pas comme elle aime sa sœur, de cet amour plein de peines, d'espoir, d'humanité. De cet amour, le sien véritable, avant d'être celui de la fille de Gaia. La jeune femme aime l'inconnue comme Gaia aime ses enfants. Inconditionnellement. Et les bras de l'enfant se colorent du noir de ses tatouages mouvants. Les lignes sur sa peau dessinent les mêmes arabesques que celle que Gaia peint sur les bras de l'inconnue. Les mêmes veines, les mêmes dessins, comme si elles étaient sœurs et unies. Comme si elles n'étaient qu'une et en vie. 

Tu veux bien essayer?
 

Essayer ?  Morgan n'a plus que le pouvoir des mots. Serrés dans sa gorge. Sa magie n'est plus qu'un souvenir douloureux. Une mélancolie lancinante qui la harcèle. Alors essayer, elle ne peut pas. Docile la petite sauvage laisse la femme prendre ses doigts, les glisser jusque son ventre. Un ventre, une femme, la vie, essayer, soudain Morgan croit percevoir la vérité. Ses yeux se lèvent, cherchent dans ceux de la femme. Puis s'écarquillent. Ces malheurs là, elle ne connaît pas. Elle ne connaîtra probablement jamais. Gaia ne lui offrira que les enfants de la providence. Morgan ne les attends pas, ne les espère pas, elle n'a pas besoin de s'en soucier. Sous ses yeux, l'inconnue blêmit. Perds pied. Le blanc de sa peau, le vert de ses racines. Et ses lèvres presque grises, suppliantes. Son désespoir touche la prisonnière. L'impact de ses doigts sur son ventre la fait frissonner. Est-ce elle ? Un embryon de pouvoir non contrôlé ? Est-ce elle ? Ce pouvoir catalyseur qu'elle avait et qu'elle ne possède plus ? Ou est-ce Gaia qui la guide, lui murmure des paroles douces, comment apaisé la femme qui les rejoint, leur parle. Comment lui dire les mots qu'elle veut entendre, même si Morgan ne sait plus parler ce langage saisissant. Du vrai. Sans nostalgie.

Le vert de ses lèvres ocres. Elle tombe. L'inconnue. Et le monde tournoie avec elle. Le belu, le blanc, le rose de sa peau frêle. Tout se mélange. Morgan se saisit d'elle, de ses bras.Si vite. La prêtresse ne se savait plus si furtive, ni rapide, quand la lenteur habille ses pas, ses moues et toute son apparence réfléchie. Morgan enserre la femme, si belle, dans ses flagrances végétales. Doucement, elle laisse son poids le envahir, porter sur leurs corps. Lentement elle s'abaisse et s'agenoue, laissant la femme se déposer sur ses cuisses satines. Sa tête là où naîtrais la vie, si Morgan enfantait.

Mère, elle sait l'être. Ses mains s'égarent dans la chevelure de l'inconnue, l'écartant de son visage pâle. Ses doigts caressent les bourgeons, dissimulés, et s'amusent de leur taille, leur emplacement. Une hybride au sein même du conseil d'Obra. Si Obra seulement savait. Mais il ne faut pas. Il ne faut plus. Le pouvoir de l'empire blanc est dans son conseil et il doit être rongé, jusque la moëlle. Des bourgeons d'espoir doivent naître. Un à un. Et s'ouvrir un jour, quand il n'y aura plus de retour possible. Pour que tout cesse. Cette guerre entêtante et ce monde d'acier. Les maladies et la stérilité.

Lentement les doigts descendent sur le visage qu'ils massent, puis dans le creux de cette gorge aimante. Les mains passent par le sensible des seins, lourdes et légères, tendres et sans offense, jusque le centre du ventre. Morgan relève le tissu. Regarde, ses cheveux longs et noirs glissant jusque le corps de la femme, la beauté sans pareille de son tatouage inestimable.

-Ceux que Gaia aime ne sont jamais seuls. Jamais.

Du bout des doigts, elle retrace le motifs, éveillant les nuances vertes de la peau végétale.

-Il y a un arbre. Un arbre dans la forêt. Près d'une clairière. Il a ses racines dans l'eau. L'eau est froide, ferreuse. L'arbre a saigné autrefois, dans la source d'eau. C'était il y a très très longtemps. Certains murmurent qu'il sait tout. Et moi je sais, je sais qu'il sait beaucoup de choses. J'ai vécue dans son eau, sous sa protection. C'était un vieil homme triste, c'était un pilier de la terre. Il avait tout perdu, et il était vieux, si vieux, mais il avait encore beaucoup de choses à dire. Des secrets. C'est un bel arbre maintenant, avec plein de branches tortueuses. Des feuilles bien vertes. Il ne vieillit pas, pas davantage, mais il a déjà l'air si vieux. Il faut que tu ailles le voir, que tu l'embrasses, que tu lui offres un de tes bourgeons.

Les mains glissent tout le long du corps de l'inconnue, reviennent à son visage. Ses yeux sont plein de secret, de l'encre noire des ténèbres les plus profondes. C'est un secret, un secret d'enfant, un secret de grande prêtresse.

-Il te dira tout ce que Gaia sait.

Les yeux durcissent.

-Mais si tu trahis son secret, Gaia toute entière te maudira.

Plus s'allègent. Elle sourie Morgan, du bout des lèvres, pour rassurer la femme plante. C'est un présent qu'elle ne veut donner qu'à elle. Ce savoir. Ou à d'autres, peut-être,mais uniquement ceux qu'elle choisira. L'arbre, il sait porter des enfants. Enfin, elle croit.

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Re: Thorns [Morgan]

Message par Svetlana El Bach'ri le Jeu 27 Aoû - 6:02

Cet enlacement est de ceux dont elle rêve la nuit, mais ne connait que trop peu de jour. Cet enlacement est de ceux qui Micah avait coutume de lui offrir, mais dont il a perdu la saveur. La valeur. Quand ils arrivent que les amants se touchent, le contact est froid. Hostile. Rugueux. Il colle dans les vêtements et pique sur la peau. Il est là parce qu'il doit l'être et non parce qu'il le désire. Il est image plus que sentiment. Il est trahison plus qu'amour.
Dans des conditions pareilles, Svetlana préfère s'abstenir que continuer à souffrir. Dans le silence et la solitude, il est plus facile de cacher sa peine. Loin des regards des autres, tout finit par se dissoudre et ne plus être que l'importance néfaste qu'on lui accorde.
Pourtant, lorsque l'enfant l'enlace, son corps tout entier s'offre au présent. Dans tous les sens du terme. Son approche est cadeau. Son élan est maintenant. Autour de sa nuque, elle sent la liane de verdure gagner en beauté est en force. Elle puise directement à la source de l'innocence perdue et grandit de l'intérieur. Svetlana se surprend à sourire. Là encore c'est un verbe qu'elle ne connait plus. Du moins pas à travers de la définition qu'il devrait avoir. Sourire, elle sait le faire. Sur commande. C'est si facile. Bien plus quand il lui vient naturellement. Il l'apaise et fait ronronner ce tatouage qu'elle n'a de cesse de cacher.

C'est probablement pour cela qu'elle demande. Qu'elle quémande. Et même qu'elle prend. La gourmandise est un si vilain péché. Pourtant elle n'a pu s'en empêcher. Déjà ses mains guident les paumes de l'enfant reine. Déjà son corps prend le contrôle de son esprit comme paralysé. Elle ne comprend pas plus que son interlocutrice. Et peut-être encore moins. Ou peut-être bien plus. Tout ceci n'a déjà plus la moindre importance.
Tout se termine ici.
Tout se termine maintenant.

Elle se sent tomber. Dans un gigantesque puits sans fin. Le noir l'enveloppe de partout et l'attirer en son centre. Elle tend ses bras vers une entité invisible. Sa bouche s'ouvre, mais ne laisse échapper aucun son.
Elle tombe. Elle chute. Elle ignore pendant combien de temps. Sur quelle distance. Dans son dos, c'est le néant qui l'aspire. Pourtant elle ne ressent aucune douleur. Aucune peur. Elle ne tombe pas. Elle se laisse tomber.
Elle observe le ciel s'éloigner tel un figurant impuissant. Elle est comme enfermée dans un corps qu'elle sait pourtant être sien. Une prison de chair depuis laquelle elle ne tente pourtant pas de s'échapper. Elle se contente de subir. Elle se contente de tomber.

Sa chute finit par prendre fin. Elle atterrit dans un océan de verdure. Dans une jungle de mousse. Elle reste allongée ainsi à observer les étoiles des cieux diurnes. Un nuage passe et se distingue à peine derrière les crinières de ces arbres millénaires. Les bras tendus à l'horizontale des deux côtés de son corps, elle finit par dessiner un ange dans l'herbe tel on l'aurait fait dans la neige. Elle sourit encore. Se surprend à tourner légèrement le visage de côté afin de nicher sa joue dans la sensation agréable d'appartenance.

A même le crâne elle sent quelques bourgeons éclore. Eux aussi se rappellent du soleil et de son toucher de velours sur leurs pétales naissants. Cela ne lui procure par la moindre sensation de douleur. Un léger chatouillis accompagne inlassablement chaque nouvelle naissance. Des doigts de fées semblent dessiner des motifs entre ses longues mèches, dévoilant par-ci par-là de nouveaux champs d'éclosion. Elle aimerait se retourner, se rouler en boule, fermer les yeux et ne plus jamais se réveiller. Pourtant elle ne se retourne pas. Elle reste sur le dos. Les bras étendus dans une végétation qui commence à la coloniser. Elle ne se débat pas. Son regard, toujours de côté, voit naître un nouveau paysage. Des arbres centenaires sortent leurs racines du sol afin de lui dévoiler une clairière. Petit à petit cette dernière s'étend tandis que d'autres conifères viennent à s'en éloigner. En son centre, un halo lumineux vient se poser sur le maître incontesté de la forêt. Elle se sent observée, même si à aucun instant il pose son regard millénaire sur elle. Ses yeux qui ont tout vu sont posés à même le sol. Un petit fleuve orphelin coule entre ses racines et vient lui tenir compagnie. Il murmure des comptines qu'elle-même ne perçoit qu'à travers le bruissement d'une mélodie. L'eau se colore tout à coup d'une teinte peu naturelle. Elle s'en inquiète, mais se trouve bien incapable de bouger. Alors elle observe. En silence elle lui susurre un mot dont elle ignore l'origine. Le vent l'emporte et vient le déposer dans ses ramifications. C'est là qu'il redresse son visage qui n'en est pas vraiment un. Il attrape son regard et lui sourit. Il a les traits d'un vieillard qui a tout vécu et pourtant survécu. Il porte en lui l'expérience de la vie et la tristesse de la voir s'effriter. Il transpire la connaissance au même degré que la compassion.

Il semble la reconnaître. De nouvelles branches naissent tout à coup de ses bourgeons éteints. Elles s'enroulent les unes autour des autres jusqu'à former une gigantesque masse de bois vivant.
Il lui murmure un secret qu'elle n'arrive pas à percevoir. Elle plisse les yeux. Déploie ses autres sens afin de venir en aide à son ouïe tout à coup handicapée. Elle sent une de ses mains se tendre vers lui. Il sourit de plus belle et lui ouvre à son tour deux pans d'écorce comparables à des membres humanoïdes.

Lorsqu'elle fait mine de se redresser, un coup de tonnerre éclate et vient foudroyer le tronc de l'ancêtre.

Les yeux de Svetlana s'ouvrent sur les yeux durs de Morgan. Des mots sortent de sa bouche et font frémir la liane autour de son cou. Cette dernière se resserre un peu autour de son hôte, comme en quête d'une protection maternelle. Elle se fait petite et discrète, sa tête venant même à se cacher dans la crinière de la mère.

Avec douceur, Svetlana tend sa main droite vers la bouche désormais souriante. Avec toute la tendresse qu'il lui est donné d'exercer, elle enveloppe la mâchoire inférieur de la femme enfant dans sa paume. Du bout du pouce elle vient lui effleurer la joue.


>> J'ai été égoïste et je m'en excuse.

Sa voix semble tellement hors contexte. Elle respire la fraicheur du dehors. Elle sent le souvenir d'une liberté depuis longtemps oubliée. Elle fait vrombir cet air artificiel qui ne connait ni n'aspire à connaître les saveurs qu'elle porte en elle.

Elle finit par se redresser dans une position similaire à celle empruntée par Morgan. Elles s'observent pendant un long moment sans échanger le moindre mot. Puis la main qui enveloppait de manière aimante le visage adverse se déporte vers l'arrière. Elle vient se nicher à la base du crâne de l'autre. La légère pression émise oblige le corps à suivre le mouvement. La scène semble se dérouler au ralenti.

Elles finissent par changer de position. Svetlana sur ses genoux à même le sol, la tête de Morgan doucement déposée sur ses cuisses. Du bout de ses doigts pâles elle vient dessiner des motifs invisibles dans les cheveux noirs de son interlocutrice.


>> Ferme-les yeux, veux-tu.

Dans son for intérieur, elle sent son tatouage ronronner de plaisir là où la voûte crânienne de la demoiselle vient caresser son ventre à travers le tissu si fin et pourtant si épais à la fois.

>> Le vois-tu, l'enfant de la terre?

Sa voix est tellement apaisante que même la liane autour de son cou semble oublier la terreur éprouvée. Lentement elle se déplie et se tortille autour du bras de la mère à l'encontre de l'enfant de Gaia. Du bout de ses lèvres tremblantes, elle vient déposer un baiser chaste sur le front ainsi découvert.

>> Aimerais-tu que je lui dise quelque chose lorsque je l'aurai trouvé?

Dans son ventre.
Un bourgeon ouvre pour la première fois ses petits yeux.


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