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Retrouvailles discordantes [PV Morgan]

Message par Ofelia le Ven 21 Aoû - 16:47

Piqué. Arabesque simple. Failli. Un petit élan. Magnifique grand jeté. Le froissement des froufrous du tutu de Swann. Le choc discret des demi-pointes sur le sol. Saut de biche. Entrechat. La Muse vole légère, au son des violons et des flûtes traversières. Echappé. Brisé. Ofelia se détourne. Elle relâche la corde de l'un des innombrables rideaux lourds, rouges, puissants murs souples qui cachent les artistes aux yeux des spectateurs. La Muse jette un œil discret dans la salle somptueuse, rouge et or. Sous les lumières, des centaines de visages s'installent doucement, tandis que les répétitions invisibles s'achèvent à quelques mètres d'eux. L'impatience, l'excitation, le stress, la tension est palpable dans l'air. Ofelia pourrait presque la dessiner en couleurs chaudes.

Elle se sent soudainement différente. Les bruits provenant des pas de danse de Swann s'arrêtent comme suspendus dans les airs. La musique persiste cependant, à faible volume, avec quelques légères pauses et recommencements. Son malaise ne semble pas provenir des mouvements et bruits de la salle ou de la scène. Elle sent juste... quelque chose. C'est presque imperceptible. Une résonance. En elle, deux mouvements, comme un clair-obscur. Ofelia sent comme une envie de s'approcher de la source de ses vibrations mais également celle de s'éloigner. La curiosité. L'indifférence. Et contre la nausée légère qui la prend face à la tempête qui dévaste son cœur, elle se rapproche. Elle ferme les yeux et se laisse guider. Les émanations sont plus fortes, presque colorés. Des couleurs primaires, naturelles. Des verts, sombres, clairs, vivifiants. Des saveurs bleutés, au bruit blanc, presque chargé en sel. Un marron solide, fort. Des rouges fascinants, dangereux. Là, comme une transparence toujours en mouvement. Ici, des oranges qui filent entre les doigts. Si purs sont ces couleurs. Et pourtant si riches. Elle a presque l'impression de sentir les parfums des pigments qui lui faudrait pour retranscrire pareil tableau. La Muse ouvre les paupières et se trouve face à son propre reflet. Elle ne comprend pas. Le miroir lui renvoie sa chevelure rousse finement coiffée, ses boucles d'oreilles pendantes argentés, sa robe coupé à l'antique, à la romaine, couleur lavande et ses chaussures à talon aux lanières fines et métalliques enlaçant d'un seul mouvement sa cheville.

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Pourquoi ici ? Ofelia sent pourtant les vibrations plus fortement... Derrière elle. Elle jette un œil par-dessus l'épaule de son reflet. Là, cette ... femme, entouré de gardes du corps. Le Crystal aurait-il cherché une fois de plus à ne pas aller auprès d'elle ? Elle l'observe, cette copie reflétée d'une âme. Aussi brune que la Muse est rousse, avec un regard sombre qui contraste avec le bleu-vert des yeux d'Ofelia. Elle se retourne et se rapproche encore de cette inconnue si familière. Doucement. Elle sent encore en elle des mouvements d'attirance-répulsion. Est-ce le Crystal ? Est-ce elle ? Les deux se mélangent, dans un méli-mélo, dans une tornade de couleurs.

Ofelia n'arrive plus à s'approcher, telle une barrière invisible. Elle se pare de son masque de Muse capricieuse, de Muse auquelle on ne peut rien refuser et s'adresse à l'un des gardes, appartenant apparemment à la famille Lux :


"Je suis inspirée par ce modèle. Je veux peindre cette jeune femme. Maintenant. Avant que l'inspiration ne s'envole."


Le garde semble hésiter. Le Crystal répond aux besoins de sa Muse et appuie sa demande, à contrecœur et à la fois avec envie.


"Mais... Nous devions l'emmener voir ce ballet..."

"Accompagnez-moi si vous le désirez. Je ferais don de mon œuvre à votre Maîtresse. Je suis une Muse du Crystal. C'est un honneur pour quiconque de se voir accorder un portrait de ma main."


Le garde se fait plus docile malgré sa résistance accrue. Obéir. Suivre des cadres, des règles. Un monde qu'Ofelia aime parfois peindre, souvent comme une consolation, comme pour accepter la prison où elle se trouve, mais où elle vit un destin exceptionnel, libre dans sa créativité. L'influence du bâtiment, sans doute. Elle hausse les épaules à cette réflexion silencieuse et intime deux des gardes et la jeune femme à la suivre. Les bruits du hall s'éloignent peu à peu. Ils croisent quelques artistes, en pleine réflexion ou en pleine débauche. Les couloirs se font dédale. Les vestibules se font sombre. La Muse ouvre la double-porte de l'Atelier. Elle regarde à l'intérieur. L'endroit est vide hormis les œuvres inachevées laissées à l'abandon. Il fait sombre. L'atelier n'est éclairé que par les rayons lunaires passant à travers les vitres. Celles-ci ne se trouvent qu'à gauche, alignées, donnant sur l'une des cours du Crystal. Le blanc des sculptures renvoie dans la cour une lumière étrange, irréelle, blafarde, qui se répercute sur le plafond de l'Atelier.

La Muse invite d'un geste la jeune femme à rentrer, tandis qu'elle indique aux gardes de rester en dehors du lieu de création.


"Je vais maintenant peindre. Comme vous le voyez, il n'y a que cette porte-ci, donc aucun moyen de nous échapper. Rester à l'extérieur, je vous prie, sinon vous allez briser mes ondes inspiratrices."

Ofelia ne laisse pas le temps aux deux hommes de protester et referme fermement la porte. Le Crystal ne les laisserait pas rentrer et ne permettrait pas aux deux jeunes femmes de sortir. Pour preuve, l'Atelier possédait toujours plusieurs portes. Elle était bien incapable de dire combien, alors même qu'elle passait ses journées en ce lieu. Mais cette information lui échappait. Après tout, cela n'avait pas d'importance. Elle attrape au passage une toile blanche posée contre un mur et se rapproche de la femme qui parait si libre malgré tout. Si impuissante également. Ofelia passe près d'une oeuvre sculptée qui dessine sur elle comme des barreaux déformés d'une prison.

*Merci, mais je n'ai pas besoin de cela pour m'en rappeler, Crystal...*

Elle finit par s'asseoir en repoussant sur le côté une partie de sa robe flottante et installe un chevet. Elle invite la jeune femme, si mystérieuse, à s'installer.


"Que préférez-vous ? Un portrait ? Une œuvre abstraite ? Une œuvre qui vous représente autrefois ? Ou maintenant ?"

Ofelia baisse le regard.

"Je vous avoue que de vous dépeindre maintenant m'attristerait, car me renverrait à ma propre condition. Cependant, les émotions sont un puissant vecteur pour créer une œuvre qui impacte l'observateur. Alors je ferais selon votre volonté."

La Muse observe chaque détail de la jeune femme. Sa chevelure. Les légères marques laissés par la vie. Les traces du temps. Elle ressent une puissance amoindrie en elle. Des images floues viennent en elle. Des émotions. Qui ne lui appartiennent pas. Qui lui appartiennent. Sa respiration se fait plus lourde, plus rapide. Son cœur bat la chamade de la reconnaissance. De l'envie de fuir. De l'envie de la toucher. De l'envie de la tuer, elle et ce qu'elle représente. Ofelia détourne le regard.

"Qui êtes-vous ? Vous ne devriez pas être ici. Je suis tellement heureuse et triste et en colère et effrayée de votre présence. Qui êtes-vous ?"

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Ofelia
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Re: Retrouvailles discordantes [PV Morgan]

Message par Morgan le Mar 25 Aoû - 8:06

Alexander. Alexander lui manque. L’aube n’égaie le regard de la prêtresse. La nuit s’engouffre dans ses yeux et jamais ne s’en libère. Il y a bien, peut-être, le reste, les autres, l’air étouffant et les rayons doux de l’Aurore. Qui passe, traine et se prélasse dans son imaginaire mourant. Pensées solitaires qu’épousent regrets illusoires. Et puis, aussi, lui, le chevalier sans armure et de trop de cœur qui ne sait choisir son camp. Qui rythme le vide de violents bouillons d’émotions difficile à contenir. Lui mais il ne compte pas. Il ne doit pas compter. Elle le chasse de ses pensées. Il y a bien, le silence. Marqué de bruits, d’ordres de pas, de scientifiques qui s’acharnent, de l’impératrice qui punit. Un silence las dans lequel elle s’enferme. En cage dans sa cage, muselée et entravée, derrière les barreaux d’un plus grand mal. Morgan se sent vide. Lascive alors que s’allonge les heures, elle se meurt d’attendre et rien ne semble la toucher. Nul désir, nul besoin, nulle faim. Mais Alexander, Alexander lui manque. Le souvenir de sa mélodie éclaircit ses pensées. L’amour dans ses notes, avait les beautés sauvages du monde animal. Morgan veut sentir rugir, encore, les touches blanches de son piano, alors qu’enlacent les noires, les tourments des amitiés contraires. Morgan veut le voir, lui parler, sentir les griffes douces de ses jeux de séduction et de rejet. Elle n’a pas vraiment quelque chose à lui dire. Pas vraiment quelque chose à lui demander. Ni le besoin de se sentir conquise. Mais elle aimerait bien. Le revoir. Alors du bout des lèvres, alors que ses bras bleuis par la douleur usent la beauté de son teint, elle murmure ce qu’elle désire. Un cours de piano. Un autre. Elle ne dira pas son nom devant Obra. Alors, juste, elle espère, qu’il lui sera offert de revoir son ami. Et Obra, encore une fois, croit avoir conquis l’enfant sauvage.

Passent les jours. L’impératrice se moque, se joue de sa patience. Mais qu’importe. Chaque jour Morgan se prépare, farde ses cils, maquille son regard. Chaque jour elle se désire plus belle. S’habille de robes extravagantes, d’un sexy qui ferait frémir le pianiste. Elle s’amuse, déjà, de son regard, testant son seul ami alors qu’il hait cette nature qu’elle avance, comme une puissance, une carte sur la table qui entrave ses ennemis. Elle veut qu’il la voie. Et qu’il sache. Elle veut jouer encore. Morgan veut qu’il la voie, et qu’il ne puisse que sourire de tant d’arrogance. De fierté. Le reste, cela n’a pas d’importance. Ni son aversion pour ce qu’elle est, ni cette vieille promesse, à peine soufflée. Le reste cela n’a pas d’importance. Ils sont tous les deux prisonniers. Alors elle s’habille, chaque jour, pensant à lui. Et se maquille, comme pour un jour de fête. Pour qu’il la trouve belle. Pour qu’il la reconnaisse. Pour qu’il puisse saisir sa main et l’embrasser comme autrefois, en grand gentlemen pour une vraie dame. Mélopée oh douce-amère, pas de deux silencieux que les archanges, en pleurant, ne pourraient pas punir. Le mensonge des entravés qui se jouent de leurs bourreaux.

Enfin la porte tinte. On l’appelle. Elle répond, bien sûr qu’elle est prête. Elle est toujours prête. Morgan a cesser de se battre, il y a de cela des années. De se débattre. Elle connait le décompte des heures et se déguise en vertu de ses nombreux rôles. Des vêtements de femme, de cobaye, ou comme elle les porte à l’ instant, d’apparat. Morgan s’avance. Dans ses hauts talons princesse. Couvrant l’opulence de sa robe d’une cape satine, d’un noir profond, qui reflète les lumières du monde. Le lieutenant lui pose ses deux bracelets. Bracelets pour sortir, entraves si elle ne tente ne serait-ce qu’un geste. Ils brillent du diamant des présents d’Obra. Douloureux et froid, luxueux et tapageur. Du même argent que son collier d’esclave. Qu’importe Alexander sait ce que sait que de ne pas avoir le choix. Et rien, ne saurait gâter les promesses de cette journée. Rien, pas même l’armée de molosse qui enlace sa marche.

A la porte du Crystal, alors qu’on lui ouvre, elle questionne du bout des lèvres.

-J’aimerais voir Alexander.

Princière, un chaste instant. Avant que la voix frappe. Derrière elle.

-Nous avons des places pour le ballet.

Prisonnière, la femme perds quelques secondes pieds, glacée par la froideur d’Obra, brulée par le feu froid d’un désespoir pourtant si récurant. Mais au lieutenant cruel qui a préféré parler après elle et se jouer de ses espoirs, elle n’accorde un regard. Ni la moindre trace de faiblesse sur son visage.

-Nous n’avons de toute manière aucun artiste de ce nom.
Puis-je vous prendre votre cape ?

Les yeux noirs se redirigent vers l’artiste Pampelune qui porte la tristesse et le rire sur son visage. Aucun ? C’est impossible. Impossible. Il s’appelait Alexander, Alexandre, Alexis, Alex ? Elle ne se souvient plus. Ses yeux se plissent, elle cherche dans sa mémoire. Une ombre glisse, elle n’arrive à s’en saisir, de cette présence qui caresse son inconscient, qui joue avec les reflets froids de l’aurore, la beauté macabre du Crystal Palace. L’artiste s’agite. Il fait une cabriole, une révérence a l’irrévérencieuse.

-Sa majesté se décide-t-elle ?

Majesté. Morgan se rappelle. Alexander l’appela ainsi. Pour se jouer d’elle. Pour se moquer. Sa majesté des ombres, une lumière éclaire son visage. Elle se souvient. Elle ne se cessera jamais de se souvenir. Sur son visage s’étirent les ronces de Gaia, qui enlacent sa peau, sans la blesser, qui menacent sans mot dire celui qui oserait jouer avec sa petite princesse perdue. Menace l’artiste qui se moque. Alors que la légère retrouve constance. Et les papillons du doute, mirages du Crystal, fantasmes d’esprit, volages métaphores, s’envolent, dégageant sa mémoire des nuages noirs et si plein d’orages, de cette obscurité lascive et intrusive, des élans de possessivité du Palace. Son esprit s’éclaircit. Les épines la soulagent des méandres si sombres du Crystal. Et Alexander, Alexander, il sera peut-être là. A l’attendre. A ne pas l’attendre. Qu’importe, elle le retrouvera. Qu’importe, elle doit le retrouver. Quand bien même les désirs d’Obra et du Crystal, elle aimerait tant le revoir. Le visage muet, elle regarde une dernière fois l’artiste qui se moque et, sans lui offrir sa cape, reprends sa marche.

Son pas est moins enthousiaste. L’air lui vole son souffle. Elle ressent le Crystal, puissance noire et sauvage, du même instinct qu’elle sent la mère, mais c’est diffèrent. Effrayant. Morgan se sent dévorée de toute part. La sensible souffre sa présence, son omniprésence, ce sentiment d’être vue et épiée à chaque instant. Comme à chaque fois qu’elle vient, son pas est plus lent, ses gestes doux. Elle caresse l’air pour ne pas le blesser. Elle se fait plus fine, respire moins fort, pour mieux disparaitre parmi les légions d’âmes désœuvrées qui vivent ici ou qui viennent s’y divertir. Et même ses tatouages se font plus discrets, ils se cachent sous ses cheveux. A la porte de la grande salle, Morgan retire sa capuche. Respectueuse, elle entre en silence, savourant la beauté si pleine de délices de la scène et de ses artistes.

Une voix exige. A sa droite. La prisonnière tourne la tête. La regarde. Autour d’elle les hommes sont médusés, béats devant tant de beauté, souls de tant de puissance. La femme est sublime. Si intense dans son apparente fragilité, dans cette sensibilité qui semble courir, à fleur de peau, et déchirer le temps de tant de nuances. Dans les lignes parfaites de son visage et de son corps. Si belle. Un astre de couleurs que la lumière du Crystal suit et vénère. Une fleur douce et sucrée qui éveille les sens et inspire une beauté sublime. L’œil se fascine de tant de couleurs. Et Morgan ne peut s’empêcher de rester pendue à ses lèvres alors qu’elle parle et exige – elle qui déteste pourtant qu’on dirige sa vie. Une des muses de Crystal, si proche, quand chaque fois elles semblent si lointaines. Morgan ne connait de ces inspiratrices que Swann, dont elle a vu le ballet. Le cygne noir, qui chante dans le clair-obscur la tristesse du Crystal. Cette muse la, qu’elle suit dans les couloirs. Elle est différente. Tellement plus vivante. Tourbillon de couleurs vives, éclatantes, qui éveille les sens et aveugle l’esprit. Qui exige. Qui peut exiger. Quand Morgan ne le peut plus. Aux gardes qui la suivent.

La créature referme sur elles, la porte de l’atelier. Et le bruit résonne dans la pièce vide, endormie, que les couleurs de la lune rendent presque fantomatique. Morgan regarde en silence celle qui lui parle. Méfiante, d’abord, envers celle qui appelle Obra sa maitresse. Elle se laisse bercée par les paroles douces de la femme rousse. Et enfin, quand le silence se fait, elle répond.

-Je m’appelle Morgan.

Ses yeux s’égarent dans le décor. Recherchant une vérité, là où il n’y a plus que des lambeaux d’histoire. Sa voix déchire l’obscurité.

-C’est cet endroit, n’est-ce pas ?

Elle sourit tristement alors que les yeux grimpent, cherchent dans un plafond les lignes d’un savoir enfouie.

-Mon père disait, quand il me racontait des histoires. Qu’il ne fallait pas venir ici. Jamais. Que je ne devais pas venir. Que les grandes prêtresses ne doivent pas. Que cela rouvriraient de vieilles blessures. Que tout le monde se rappellerait de sales histoires.

La jeune femme, marche, s’égare, entre les statues, les âmes mortes que la muse, dans sa beauté, a inspirées. Ses mains caressantes s’égarent à leur surface. Il y a tant de sentiments que Gaia aimerait exprimer au Crystal. Elle le sent, au plus profond d’elle, alors même que son lien avec la mère est faible et muet. Il y a tant de chose qu’elle devrait dire à une de ses muses sensibles. Et ses mots songeurs roulent dans sa bouche, glissent entre ses lèvres. Confidences blessées.

-Mais maintenant, qu’importe, ma puissance n’est plus qu’un murmure. Et s’il ne tend l’oreille, le Crystal ne l’entend pas.
Alors je peux venir, entrer et partir, sans même qu’il ne me reconnaisse.

Ses talons font trop de bruit, sur le plancher de l’Atelier de la muse. Alors, lentement, elle s’en sépare. Sans se baisser, sans se presser, avec le velours des chats sauvages qui ne savent s’ils chassent ou s’ils sont chassés. La jeune femme reprend sa lente marche. En noir et blanc dans ce décor de mille couleurs. Ses pieds se couvrent des poudres de peinture sèches. Ses doigts perdent l’immaculée de leur blanc virginal quand elle caresse les chevalets tachés, les statues à peine sèches. Du bout des doigts dans les allées, alors qu’elle regarde du coin de l’œil la femme si plein de couleurs.

- Enfin, je crois. Moi aussi ça me rends triste. Mélancolique. Comme la forêt.

Les vibrations de l’atelier d’artiste semblent plus puissantes. Le temps se prête à la rime. L’obscurité semble plus intense, aux extrémités de l’atelier. Alors que la lumière, la lumière semble plus vive, là où posent les artistes. Là où les plumes, les pinceaux violent l’intimité des modèles tremblants. Morgan s’en rapproche, s’avance avec lenteur, comme si tant de lumière pouvait blesser sa peau. Sur ses lèvres, un sourire triste raconte un secret.

- La forêt pleure le Crystal. La forêt est en colère aussi.

Le Crystal lui inspire mélodrame et grand théâtre. Son verbe s’allonge, ses mots sont plus forts, alors qu’ils résonnent dans l’atelier. Elle ose, du bout des lèvres. Prendre à bras le corps le rôle qui est sien et qu’elle n’a jamais pu assumer. La nuque droite, le port fier, elle s’avance vers l’estrade. Puis s’arrête, juste devant. Tournant son visage. Regardant du coin de l’œil la sublime créature du Crystal. Un chaste instant, le papillon de nuit s’abime à la lumière. La lumière terriblement maléfique qui s’échappe de la beauté immatérielle. Une beauté qu’elle savoure, comme un sucre sur sa langue, comme le vol d’un oiseau ou l’aurore, toujours plus aveuglante. Sa cape tombe au sol dans un bruit de vol de nuit, d’air qu’embrassent les plumes duvetées des ailes des chouettes effraies. Un bruit léger et doux. Sa robe brille de mille éclats. Morgan est si belle dans sa robe, elle l’a choisi avec soin, parmi sa collection d’élégantes. Elle hésite alors à perdre cette beauté, mais un sentiment plus profond la saisit, un sentiment d’appartenance, qui lui fait maudire son allégeance à Obra. Un sentiment si fort, qui l’incite à jouer aux règles les plus sombres, à se montrer sans fard, à celle qui lui demande qui elle est. Morgan ouvre avec lenteur, les liens qui retiennent sa robe, un à un. Puis enfin, elle vient ouvrir sur chacune de ses épaules le petit lien. La robe glisse le long de ses courbes féminines, un tissu fin, noir qui la caresse avant de s’abimer sur le sol si plein de couleurs colorées de l’atelier. Morgan ferme les yeux, savoure son insolence. Puis les rouvre. Le Crystal ne lui fait pas peur. Elle murmure. Mais ici, les murmures sont des cris, des cris doux qu’avale le temps.

- Je viens de la forêt.

Dans son dos, un immense arbre prend naissance. Branches volages, qui s’étirent, se nouent, grandissent si vite sur sa peau si pale. Tatouage majestueux, les lignes noires embrassent les vibrations puissantes du Crystal, son inspiration et ses talents. L’arbre dévore le corps de femme, l’épouse et le grandit alors que les racines s’enroulent autour de ses jambes. Sans feuille, sans vie, il contient la puissance millénaire de Gaia, entravée par l’aurore glacée d’Obra. La jeune femme monte sur l’estrade. Elle se met là, au centre, où les modèles posent et où elle pose pour la Muse. Et alors qu’elle regarde enfin, droit dans les yeux, la Muse du Crystal, il y a comme un air de défi, une fierté d’être si nue, si fragile. Exposée à la dissection comme aux caresses, dans un univers de douces griffes et de barreaux de sang. Elle semble dire, alors que sa peau s’habille de tatouages mouvants. Que ce ne sera jamais la robe d’Obra qui la sublimera mais toujours la plume amoureuse de sa mère, qui fait courir sur sa peau, les secrets du monde sauvage.

- Alors peignez-moi telle que je suis.

Brute. Sauvage. Jeune femme impudique qu’habille à peine un Tanga noir. Violent animal mis en cage. Alors que brille sous la lumière sa peau si blanche. Alors que brille les cruels présents d’Obra. Femme en noir et blanc. A peine touchée par la couleur. A peine tachée par la vie. Qu’encercle les lianes noires de sa chevelure lisse et électrique. Qu’habille les fresques réalistes d’un monde qu’elle oublie. Qui empreinte à la nuit, ses profondeurs les plus obscures, les chemins les moins droits, les noirceurs les moins communes. Et qui vole au jour, la beauté de son or, ces fils dorés que tresse l’enfant chéri d’Obra, et sa lumière, profonde et animale, quand l’impératrice la voudrait d’acier et de gel.

- N’offrez pas le plaisir à ma maitresse de lui offrir un nouveau trophée de chasse.

Dans sa bouche, le mot brule. Esclave, trophée, Morgan se tient pourtant droite. Exposant une poitrine nue que survolent des tatouages papillonnants. La sauvagerie de Gaia luit dans ses yeux, sa douceur est pourtant dans son regard. Un regard noir. Une peau blanche qu’éclaire l’astre lunaire. L’attente. Elle posera pour la muse. Elle posera pour le Crystal.

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