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Une Vieille Histoire Cassée

Message par Aaron le Lun 8 Déc - 12:54



Une Vieille Histoire Cassée



C’est un objet d’art, échoué dans un café, presque secret, du fin fond des décombres, où les hommes se prennent pour des artistes d’avant-gardes. Il est si rare, c’est vrai, d’en rencontrer ailleurs qu’entre les murs du Crystal Palace. Des artistes. Pauvres, la pipe au bec et les cernes bas. Le café empeste le tabac. Leurs nippes respirent leurs histoires. Et si cela ne suffisait pas, ils servent un café infect. Je suis déjà venu plusieurs fois, il est toujours aussi mauvais et son gout reste en bouche des heures ensuite, impossible de s’en défaire. C’est presque leur marque de fabrique ici, du café infect, l’odeur résistante d’un mauvais tabac et la gueule défaite de quelques ’un qui n’ont plus que l’espoir pour vivre. Je suis déjà venu plusieurs fois, jamais au milieu de la journée, comme aujourd’hui. Jamais juste pour un café, d’habitude je quémande des histoires. Mais les hommes grandissent, je grandis, et il m’est de plus en plus difficiles de jouer l’enfant curieux. Les trop adultes, ici, personne ne les regardent plus. Ou alors, avec tant de méfiance, qu’il me semble presque portée l’armure blanche de l’Autre. Le café chaud, dans ma gorge à l’atroce gout de l’amer.

C’est un objet d’art, à la ciselure argentée, aux magnificences désuètes, qui ne brille que sous les rayons blafards d’une lumière tamisée. Pendue, la montre gousset n’est guère plus aujourd’hui qu’un souvenir d’une époque passée. Etait-ce hier ? Ou avant ? Elle est rayée, abimée, et ses aiguilles, suspendues dans le temps, ne comptent plus que la même seconde, inlassablement. « Elle est jolie. » Je souffle. Les vieilles choses m’ont toujours plus. Leurs imperfections sont à nulle autre pareille et à celui qui sait les aimer, jamais plus ne pourra apprécier le fade anodin des objets neufs. La perfection m’exaspère, j’aime les choses détruites, abimées, qui comptent mille espoirs. J’aime les cicatrices et les rayures. J’aime les sales histoires, elles sont plus vraies que nos habits blancs, que nos visages souriants, que la glace de nos mots et la morsure de notre indifférence. « Elle est cassée. » Le barman a un visage lourd, des épaules basses et pourtant son regard turquoise semble toujours plein de détermination. Certains disent qu’il œuvre pour la résistance. Mais il n’en parle pas, jamais, de Gaia. J’ai eu beau tendre l’oreille, espérer l’entendre dans sa bouche. C’est qu’il a la voix grave, mystérieuse. Mais il ne parle pas, jamais, ou que de rien, d’histoires qui ne sont pas à lui.  « Elle me plait. » C’est vrai, elle me plait. Alors qu’elle glisse entre mes doigts je sens la moindre de ses aspérités. Elle est belle, elle devait être plus belle encore, et son chant, son tic tic lancinant, me fait penser à mon propre rythme. D’avant en arrière, mobile, statufié.   « Tiens, si tu la veux, prends la, gamin. Elle était à quelqu’un, juste de passage. Je crois qu’elle appartenait à une femme.» Une histoire. Enfin. Le café infect a soudain meilleur gout. « Cela aurait du être le cadeau d’un homme à sa future épouse. Il voulut la lui offrir, mais alors qu’elle la tenait pour la première fois dans ses doigts, l’horloge tomba et se brisa. La femme était superstitieuse, parait-il, et se refusa finalement à l’homme. Fais attention à toi, je ne devrais peut-être pas te la donner, elle attire la malchance en amour.» L’Amour. Quelle Blague. Nul homme sur terre ne mérite d’être aimé. Je la prends.

C’est un objet étrange. Glacial, au premier abord, il se réchauffe lentement dans ma main. J’ai enroule sa longue chaine le long de mes doigts. Ainsi contre ma paume, je sens son rythme. Dehors il fait froid. Le soleil d’hiver brule les rétines, alors qu’il se couche. Son reflet sur les tours de verres de la cité blanche est si beau, si aveuglant, que mes yeux ne peuvent complétement s’ouvrir. Je marche un peu à l’aveugle, à vrai dire. Je ne sais où je veux aller et somme toute la direction m’importe peu. Je ne sais pas quoi faire de cette petite montre ridicule, qui ne m’appartient pas vraiment. Je laisse ma marche à ma chance. Au fond, je le sais, je ne la garderais pas. Je ne garde rien. Jamais. Je ne veux rien garder. Je m’attache juste, l’espace de quelques mesures, au cœur battant d’une autre histoire. C’est lamentable, je sais, mais je n’ai jamais su faire autrement. Comme dirait l’Autre, et peut-être pour une fois a-t-il raison, les hommes de notre maison, ne peuvent épouser aucune douceur. Et je rajouterais, aussi, aucune cause. Même si lui, c’est vrai, est un chien d’Obra, mais, je crois, ce n’est pas tant qu’il l’aime mais davantage qu’il ne saurait épouser une autre vie, que cette vie de discipline et de violence.

C’est un objet brisé. Qu’il faut réparer, malgré ses égratignures. Alors, je contourne le café blanc, marche quelques minutes, évite les bijouteries de luxe qui n’auraient que du dédain pour cette pauvre petite horloge et recherche un magasin à son image. Bordelique. Et quand enfin je le vois, j’entre sans me soucier de l’heure tardive. La porte s’ouvre au son d’une petite clochette. J’aime déjà cet endroit cosi, plein d’horloges et de mécanismes brillants. Avant de me faire entendre de son propriétaire, je me laisse bercer par leurs chants hypnotiques. Mes yeux glissent de l’un à l’autre. Il y a quelques vieux objets. Je crois que je peux lui faire confiance, à lui, l’horloger. Il aura peut-être pas la médisance des gens de la haute pour les vieilles histoires. Et puis il y en a tellement, c’est si peu ranges, que cela m’inspire confiance. L’heure sonne. Les coucous s’ouvrent, les cloches tintent, un monde merveilleux bruisse au son du temps qui change. J’aime cet endroit. Alors je m’approche.

L’horloger ne semble pas m’avoir vu. Il est élégant, il semble hirsute, comme un animal dans sa taverne. L’horloger est grand, fin, il a l’air paisible. Ses doigts s’agitent autour d’un grand écrou. Il a l’air tendre avec ces drôles de choses mécaniques. Il a l’air minutieux. Je m’approche doucement, dans son dos. Puis, à ces côtés, je laisse glisser la montre par ses chaines entre mes doigts. La chaine est chaude, maintenant, cela me crève le cœur de l’offrir au touché a un autre que moi. La montre se balance comme un pendule le long de ses chaines, j’attends que l’homme la regarde, que l’homme me regarde. Puis, doucement, comme si c’était l’objet de ma collection –ce qui est sans doute le vrai puisqu’il s’agit du seul, je murmure.

« C’est un objet plein d’histoires. Il est dans ma famille depuis des décennies. »

Quel joli mensonge. Si seulement ma famille avait le gout des vieilles histoires précieuses. Dans le fond je suis davantage comme ces gens puants le désespoir dans ce café glauque que comme cet Autre et son rejeton. Je me sens davantage de leur monde. L’horloger, il ne comprendrait peut-être pas, les vieilles et anodines sont mes favorites. Même si elles ne sont pas à moi. Pour qu’il en prenne soin je préfère gentiment lui mentir. Les vilains petits mensonges n’ont jamais fait de mal à personne.

« J’y tiens beaucoup. Pensez-vous que vous pourriez la réparer ? »

La montre se balance avec la lenteur hypnotique des vagues qui s’avancent et se retirent sur le sable. Les lumières du magasin glissent sur ses reflets, râpent sur ses rayures. Elle est peut-être toute vieille mais je la trouve d’une grande beauté.

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Re: Une Vieille Histoire Cassée

Message par Eliel le Jeu 18 Déc - 11:05

Le chat n’avait pas bien dormi, cette nuit. Ni les précédentes. Ça se lisait sur son visage, sur les cernes délicatement tracées sous ses yeux bleu-gris, sur le pli amer au coin de ses lèvres, sur le froncement léger de ses sourcils. Mais il était là, au cœur de sa boutique – parce qu’il ne pouvait pas la laisser seule, fermée et abandonnée. Le temps qui attendait sagement entre les murs du magasin ne pouvait pas se passer de lui, comme lui ne pouvait pas se passer de ce temps, ces temps qui filaient au même rythme mais qui murmuraient tous des histoires différentes. Alors le chat attendait, assis sur son tabouret. Il attendait que le temps veuille bien passer, que le sommeil vienne ou que la fatigue disparaisse. Il était silencieux, observant d’un œil avide et endormi les volutes de poussières tournoyer dans la lumière tamisée de la lampe hissée à grand peine sur une poutre du magasin, en un équilibre instable qui faisait la beauté de sa présence ici – le câble maladroitement enroulé autour du support, serpentant jusqu’à rejoindre la prise, menaçant à chaque instant de faire verser dans le vide ce qu’il retenait. Mais rien n’était tombé depuis trop longtemps pour qu’il s’en préoccupe encore. Personne n’était entré dans la boutique depuis la veille et il commençait à tourner en rond, tendrement bercé par les horloges dont les aiguilles couraient inlassablement, lui chuchotant des histoires écrites depuis bien longtemps déjà, des contes qui n’auraient eu aucun sens pour tout autre que lui. Mais lui savait – sentait – ces histoires qu’elles racontaient, ces bribes poussiéreuses du présent qu’elles murmuraient.

Le regard bleu-gris tournoya un instant, se posant fugacement sur les deux horloges du fond, se laissant charmer par le langoureux cliquetis avant de s’en détourner, s’arrachant difficilement à cette enivrante contemplation – c’était un peu d’Elle dans cette horloge, un peu de Sa douceur, de Son amour, de Son essence – à la dévorer du regard il retrouvait la sensation de Sa main dans sa fourrure, celui du baiser délicat sur son épaule, de ces choses, ces secrets d’amants perdus au fond d’un tiroir qu’il ne pouvait plus ouvrir. Il clôt un instant les yeux, laissant ces souvenirs être refoulés au loin par la vague de colère qu’ils venaient de faire naître. Il tenta de faire abstraction de l’horloge – en vain. Le chat boita jusqu’à son comptoir, se baissant pour attraper un chiffon propre. Il claudiqua ensuite jusqu’à l’horloge, passant tendrement le tissu doux sur l’objet, avec la caresse d’un amant pour sa maîtresse, flattant amoureusement les courbes et les creux de l’horloge, fermant à demi les yeux, se laissant à nouveau faire par les chuchotis des aiguilles. N’est pas né celui qui pourra le juger, ce chat amoureux d’une horloge.

Il recula, le chiffon à la main, passant rapidement sur la seconde, d’un mouvement presque brusque et hésitant, empli d’un regret jamais avoué. Celle-ci n’a jamais parlé, ne parlera jamais – figée pour toujours, elle n’est là que pur lui rappeler ce qu’il a fait – ce qu’ils ont fait. Il recula à nouveau, comme brûlé, allant ranger le chiffon pour passer à autre chose. Il se détourna enfin, oublieux des horloges, de sa mémoire. Il préférait celles qui lui racontaient des histoires inconnues. Il glissa une main dans ses boucles emmêlées avant de se diriger jusqu’à sa table de travail – d’opération, se murmurait-il parfois à lui-même en souriant lors des bons jours – et enfila ses lunettes aux loupes multiples pour ensuite se pencher sur le patient qui l’attendait. Des années de mauvais traitements avaient réduit cette petite merveille en un instrument souffreteux au mécanisme abimé dont il se devait de soulager les maux. Tendrement, avec la main sûre du chirurgien qui incise son patient, il ouvrit le boîtier de la montre, retirant pièce par pièce les éléments de l’appareil souffrant. Il s’apprêtait à pousser plus avant son examen quand la sonnette de la boutique tinta, faisant se taire les bavards. Il ne dit rien, ne bougea pas, se demandant si espérer que le client fasse demi-tour était quelque chose de bon pour le commerce. Il n’aimait pas l’imprévu, le chat – il n’aimait pas les clients, ces balourds qui ne faisaient que lui apporter des montres abimées, maltraitées. L’heure sonna – il commença à compter, oublia en court de route, préférant se laisser charmer par le son grave et rauque de l’horloge en retard qui énonçait l’heure. Il recommença à s’agiter, déshabillant amoureusement le mécanisme pour le mettre à nu, attendant que le client se décide à parler ou à partir.

Il entendit un bruit discret – métal contre métal, verre contre métal ; son tabouret se tourna doucement tandis qu’il faisait face au client, ne s’attardant pas à lever les yeux vers lui et préférant observer directement l’objet de sa venue. La montre se balançait gentiment au bout de sa chaîne, comme un jouet autrefois agité devant ses yeux – le dos s’arqua un court instant avant qu’il ne se souvienne, qu’il ne se rappelle. Il tendit simplement la main, effleurant le métal de la chaine avec lenteur, comme une approche timide et discrète d’une future conquête. La lumière de la lampe s’accrochait aux rayures, illuminant le métal poli des aiguilles, rehaussant le fond jauni de l’objet. Il baissa doucement la main, l’objet glissa au creux de sa paume comme il aurait pris délicatement la main d’une amante. Il la tourna, la retourna avec lenteur, laissant son pouce passer sur le métal abimé, sur le verre rayé, tentant de sentir le mouvement léger des aiguilles, du temps passé de la montre. Quelle histoire pouvait-elle bien raconté ? Le client avait dit qu’elle était dans sa famille depuis des décennies. Qui avait-elle pu croiser, qu’avait-elle pu voir, à qui appartenait le temps qu’elle avait égrené ? Il eut un sourire tendre à l’égard de la montre, ôtant la chaîne des doigts du client pour la manipuler à sa guise, la tourner et la retourner dans ses doigts doux et experts, notant les égratignures, les chutes, les coups. Le métal cabossé cernait cette seconde qui tournait à l’infini, bloquée dans son histoire, dans son temps. Le chat prit la parole, la gardant au creux de sa main, l’observant sous toutes ses coutures pour se faire une idée.

« Je ne changerais que le mécanisme. »

Paroles tranquilles. Qui était-il pour changer le passé d’une montre ? Qui était-il pour oser penser réécrire son histoire, la faire repartir de zéro ? S’il voulait récupérer une nouveauté, qu’il aille ailleurs, ce client. Il porta sa main libre à son crâne, sentit le cuir des lunettes et les repoussa sur le haut de son crâne, finissant par les ôter pour les poser sur son plan de travail, aux côtés de son patient actuel. Il leva ensuite seulement les yeux vers son interlocuteur, notant la jeunesse évidente de celui-ci sans chercher plus loin. De quelle famille venait-elle ? Avait-il dit qui il était au moins ? La curiosité venait de naître – dans les mains de quelle famille avait-elle pu circuler, quelles histoires pouvait-elle raconter… Il en frémit, se penchant et reposant la montre au creux de la main de son propriétaire avant de se lever et de boiter jusqu’à son comptoir, en sortant une boîte munie d’un tissu soyeux, la poussant un peu sur le côté. Sa main effleura son menton rugueux tandis qu’il réfléchissait. Il tourna lentement la tête vers lui.

« Depuis combien de temps est-elle dans cet état ? »

Question sérieuse – après tout, il ne pouvait commencer à l’opérer tant qu’il n’avait pas toutes les informations.

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Re: Une Vieille Histoire Cassée

Message par Aaron le Mer 15 Juil - 8:18

L’horloger a la délicatesse des anciens. Ce vieux savoir du fond des âges. Cet art qu’ont les hommes sans jeunesse de toucher l’ancien, du bout de leurs doigts rugueux, comme si le simple fait de l’effleurer pourrait porter atteinte à sa beauté. Dans les gestes de l’inconnu, je retrouve les miens. Ce même gout du vieux, ce même plaisir à se saisir d’une histoire passée, à la posséder du bout des doigts alors que l’imagination déjà s’envole, enflammée par quelques détails. Dans le fond de son regard, je cherche cette lumière, profonde, que possèdent les alchimistes du temps, ce calme indécis, cette force de l’âme à vivre en marge, entre réalité et histoires passées, à cheval sur le temps alors que les aiguilles jamais ne délaissent leurs longues courses des heures. Dans le fond de ses yeux, je ne lis qu’un calme serein, professionnel, et peut-être les mêmes interrogations qui rongent mon cœur. Et alors qu’il me semble le perdre, tant l’horloger est concentré sur l’objet, un éclat glisse sur ses iris, à peine visibles, alors qu’il regarde mon petit trésor. Ses lèvres s’étirent, il sourit. Et son sourire, d’une étonnante douceur, me laisse sans armes alors qu’il ôte du bout de mes doigts la chaine précieuse. Quel drôle homme que voilà, amoureux du métal.

« Je ne changerais que le mécanisme. »
-Très bien.

Nul besoin de retirer à la hâte ma précieuse des mains d’un indélicat, l’horloger semble avoir le même regard sur les choses que le mien. Il l’analyse avec attention. Et moi, moi je l’analyse aussi, l’homme. Il a l’air réservé. Il a l’air secret. Il a l’air de tout plein d’attentions. Les horloges autour rayonnent de leurs métaux polis, brillent, reflètent le ciel. Et même, les plus vieilles, elles semblent heureuses. Sont-elles ses seules compagnes ? Son seul rythme ? Le rythme des heures. Je l’envierais presque, dans sa solitude et son calme, protégé du monde extérieur, derrière les aiguilles piquantes et les coffrets tendres. Les rayons de la cité blanche se reflètent sur la vitre fine des montres. Sans vraiment le toucher, le blesser. Une pièce pleine de rayons, de vie, dans le silence métallique, dans le décompte infini. Voilà. Voilà ce que je pourrais faire. Rester. Me faire une petite place dans son monde silencieux. Ou partir, construire mon propre monde calme. Même si construire, c’est vrai n’est pas mon fort. Tout fini toujours par se briser. Il pourrait m’apprendre, m’expliquer. Mais l’Aurore m’obsède, et les arbres aussi. Et, surtout, surtout, je sens un appel. Un appel différent. Ces rêves, ces rêves sur la danseuse. Et je n’arrive à m’attacher, vraiment, à tout le reste.

Mes yeux croisent les siens. Ah, il me parle. Je dois passer pour un idiot un peu trop scrutateur. Je préfère faire comme si de rien. Et sa question, c’est un peu difficile à dire. Combien de temps peut survivre une montre dans un café, dans un bar ? Combien d’histoires a-t-elle entendu ? Combien de regards se sont plongés dans ses aiguilles avant le mien ? Tant, mille fois plus que dans une montre normale, banale, au poignet d’une femme qui l’ignore. L’horloge Léviathan est sans âge, si vieille et peut-être si jeune. J’aimerais ne pas répondre. Ou raconter un mensonge facile, simple. Je ne veux pas me tromper. Je ne veux pas perdre la confiance de l’homme certes factice, mensongère. Je ne veux pas l’habiller de doutes inutiles et me couvrir de son regard interrogateur. Car l’homme, il va vite voir si je mens.

-Je ne saurais dire, des années, ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu.
Je l’ai trouvé au hasard dans le coffret de ma défunte mère.
Avec les bijoux de famille, et, vous savez, les beaux objets cassés qu’on ose jeter.

Le mensonge m’est si familier que je baigne dedans, tout le temps. Pourquoi les réalités rêvées auraient moins de crédit que la vie réelle, sale et encombrante ? Et puis je ne dis jamais de vrais mensonges, ce sont davantage des élucubrations, des morceaux de vérité, un passé que j’habille de mon imaginaire. Je paraphrase, je métaphore, je sublime ou je détériore. Sinon, trop vite, on me catégorise. Déjà, trop vite, on me catégorise. Comme on me catégorisait hier. Le fils de mon père, disaient-ils, je préfère mille fois mes pères imaginaires. Le jeune soldat, jamais, plutôt m’offrir à Gaia que la combattre. Et puis, tout le reste, plus insultant ou tellement loin de ce que je veux être.

Sur ma paume, il a laissé la précieuse. Elle est si belle. C’est si rare qu’un objet me plaise. Je caresse lentement son bord rond, rayé. Un aveugle seul pourrait raconter ses secrets les plus intimes. Je n’ai pas envie qu’elle change, en rien.

- Est-il vraiment obligatoire de le changer ? Le mécanisme ?

La garder parfaite. Blessée. Secrète. J’aimerais juste qu’elle puisse de nouveau compter le temps, même doucement, ou trop vite. Même en le décalant, en l’oubliant comme s’il ne passait pas. Même en l’imaginant, les heures non dites, les secondes non créés.

-C’est pas grave si elle retarde un peu, ou si elle avance.
J’aimerais la garder tel quel, si c’est possible.

Puis, je continu, cette fois un peu plus timide.

-Me laisseriez-vous vous regarder la réparer ?

Comprenant que la question puisse paraitre suspecte, je m’empresse de rajouter.

-Ce n’est pas que je n’ai pas confiance en vos talents, c’est plutôt que votre art attise ma curiosité.
Ne vous inquiétez pas, je sais me montrer d’une grande discrétion, je ne vous gênerais pas.


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Aaron



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Re: Une Vieille Histoire Cassée

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