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L’Appel des Ombres

Message par Aaron le Mer 3 Déc - 11:47



L’Appel des Ombres


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Mes mains se ferment sur sa taille.
Elle a la taille fine, la taille des Cygnes.


Sa peau est chaude sous la soie fine de sa tenue. Elle est légère, si légère, elle glisse entre mes doigts. Je crois qu’elle danse, nous dansons. Je crois, c’est difficile à dire. Elle tournoie autour de moi, je peine à la suivre, à la retenir. C’est difficile, soudain mon cœur bat la chamade et une angoisse me sert de ventre. Soudain. Soudain encore. Où suis-je ? Mais où suis-je donc ? Et quel est le fantôme qui m’amuse de sa grâce et se joue de mes maladresses ? Et quelle est cette danse, ces mouvements que je suis sans connaitre ?

Je la porte, un court instant.
Et ses ailes se déploient dans les ombres.
Sublimes arabesques.


Elle est belle, si belle. Un regard d’enfant, un corps de femme. Innocente et séduisante, factice et cruelle. Elle danse et qu’importe qui je suis, elle ne cessera pas. Je lui échappe, du bout de ces cils noirs.  Mes yeux la quittent, ils dérivent, sans ancre, dans les ténèbres noires de son cauchemar. Et, enfin, la réalité revient, par touches. Aaron, tel est mon nom. Et je ne suis pas venu. Je ne me rappelle pas le chemin. Ni le pourquoi. Mon regard sonde les étoiles mortes, néons étranges, lumières amusantes. Nous ne sommes pas dans le ciel. Nous sommes au centre. Au centre. Et nous ne sommes pas seuls, ou parfois, alors que les ailes frissonnent et qu’une noirceur glisse sur son plumage. Sans s’arrêter. Rien ne s’arrête. Même moi. Je ne puis cesser. Une vague revient, ravageuse. Une vague me secoue, de l’intérieur, alors que mes gestes restent légers et doux. Mes doigts lâchent son corps, elle s’écarte. Elle est en colère, elle aussi.  Je veux parler. Mais nul son ne sort. Dans la danse de l’insondable je suis pris au piège. Mon cœur s’accélère, je crie.

Des draps fins, de soie.
Sur lesquels s’échouent mes angoisses.
Ce n’était qu’un rêve. Encore.
Je n’aurais jamais dû mettre les pieds là-bas.

Le jour se lève tout à peine. Les premières lueurs blanches de l’hiver se déploient sur les vitres d’acier des hauts buildings de la ville. Je l’entends, en dessous, secouer la maison, ses bottes blanches claquant sur le sol froid. Je l’entends toujours, où que je sois, derrière moi. Cette voix, par contre, du fin fond de mes draps, c’est la première fois. « Aaron, ça va ? Qu’est-ce que tu as ? Tu es tout transpirant. » Qu’est-ce qu’elle fait là, elle, encore ? Je n’aurais jamais dû l’emmener. Je ne le fais pas d’habitude. Mais hier, faut dire. Hier. Oh merde, hier ! D’un geste je la repousse et rejoint la petite salle d’eau qui jouxte ma chambre. Oui, Hier. C’est bien ça. Sur ma pommette s’étirent les nuances bleutées d’un coup qui restera gravé sur mon visage les prochains jours. Il va me falloir éviter l’autre.  Et elle, qui me parle, à travers la porte, il faut que je m’en défasse.

Heureusement, je n’ai pas même à les croiser, ce matin, et je peux même partir pour la journée. Ils seront partis c’est certain, si je tarde trop.  Il suffit que je prenne ce qu’il me faut. Une douche, vite fait, je me noie sous l’eau pure de la cité blanche. Quelques habits passés à la hâte, pull cachemire et pantalon simple, avec les chaussures oubliées de la veille. Hop, je me glisse au dehors sans repasser dans ma chambre, sur la pointe des pieds. J’attrape au passage mon manteau et c’est fini. Fin de l’histoire. Dans les escaliers, enfin, je respire la liberté. Dehors, sous la brise froide de cette matinée glacée, l’air pur et froid est si dur à respirer, et, à la fois, bien moins lourd que l’atmosphère envenimée de la demeure de l’Autre. Sur la route, sans destination, je me sens bien.

Je voudrais ne jamais plus y aller, ne plus y retourner. Et pourtant, de plus en plus souvent, mes errances me ramènent à lui. Il est si grand, si beau, si étrange. Il inspire à mon âme des sensations qui, autrefois, m’étaient interdites. Et, c’est difficile à dire, mais, je crois, à chaque fois, qu’il me semble plus familier. Le Crystal Palace a ses secrets, c’est ce que murmurent es clowns, ce que chantonnent les cantatrices. Ce n’est qu’un bâtiment, élégant. Mais je sais que l’autre s’en méfie comme la peste. Il dit, parfois « je n’y mettrais jamais les pieds, jamais. Ce lieu pue le stupre et la sueur. » Mais il en a peur, je crois, dans le fond. Alors, je ne peux pas m’empêcher d’y revenir. Et cela doit être pour ça, aussi, que je rêve de mille vagabondages dans ses couloirs.

A l’intérieur, il fait toujours plus chaud. Je déboutonne mon manteau, le laisse à l’entrée, dans les bras d’une femme si maquillée qu’elle pourrait pleurer sous son sourire. J’erre dans le long labyrinthe de mes pensées, ou, plutôt, je ne me sens penser à rien. Je n’ai rien à faire, ici, de bon matin. Mais ici, on a toujours l’impression qu’il fait nuit. La lumière est différente, tamisée. Et je ne ressens l’envie de rien. Je marche juste. Faudrait-il que ce couloir ne se termine jamais, que je ne cesserais jamais de marcher. Mais il y a une porte, à gauche, que j’ouvre. Et puis, aussi, il y a des coulisses, ensuite, je vagabonde dans les décombres de l’ancienne marche funèbre, je me perds dans les futurs décors. Je caresse du bout des doigts les futures vêtures. Et puis, enfin, je me glisse entre les deux rideaux de velours rouges et marche du le parquet de la grande scène.

Il fait nuit, les ténèbres sont si profondes qu’il est difficile de voir. Je ne puis voir mes propres mains. Il fait nuit, si nuit, sans étoile, ni néon, que le reste du monde ne semble plus exister. Et, au centre de la scène, une danseuse s’est échouée. Je crois qu’elle s’étire, sous la lumière, je ne suis pas bien sûr. Je ne puis voir son visage, il est dans une des ombres, mais les lignes élégantes de son corps fin me remémorent le cygne cruel de mon songe. Dans le silence, marchant si lentement que je défie a la course le souffle des anges, je m’approche de la créature. Les ténèbres me couvrent, comme un voile imperméable, peut-être même pourrais-je crier qu’elle ne m’entendrait pas. Telle est mon impression alors que la noirceur épaisse semble m’avoir pris au piège. Et puis soudain l’ange se déplie, je vois son visage, ses traits et son regard. Me voit-elle ? Je n’en suis pas si sûr. Les mots m’échappent.


-Vous. Je vous ai vu en rêve.

J’entre dans la bulle de lumière. Qu’elle me voit tel que je suis. Ou tel que je ne suis pas, c’est difficile à dire.  Elle est si près de moi, si belle, si épurée de la moindre lourdeur, de la moindre impureté. Inhumaine. Comme dans mon rêve. Exactement comme dans mon rêve. C’était elle. Elle qui dansait.

-Et vous dansiez.

Des notes résonnent dans les ténèbres qui nous entourent. J’ai beau me retourner, chercher de mes yeux l’orchestre, je ne vois rien. Et, pourtant, une musique s’élève dans la nuit. Je ne l’ai jamais entendu, et pourtant il me semble la connaitre.

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Re: L’Appel des Ombres

Message par Swann le Dim 7 Déc - 0:43

Un frisson. Une paupière tremble, puis s’ouvre. Les lèvres s’étirent dans un sourire. Reposée. Sereine. Une autre journée démarre. Une nouvelle journée au Crystal Palace. De quoi sera-t-elle faite ? Impossible de le dire. Chaque jour se ressemble et pourtant tout y est différent à chaque instant. La protégée du Crystal reste un moment immobile. Quelle heure est-il ? Ce n’est pas important. La belle est éveillée, c’est ce qui compte. Autour d’elle tout est silencieux. Les bras s’étirent soudain, et le corps se met en mouvement. Un chat sortant d’une sieste et s’apprêtant à partir explorer le monde.

Les petits pieds si fins se posent sur le sol de la chambre. Ils s’enfoncent dans l’épaisseur nuageuse qui tapisse la pièce. Premiers pas. Si discrets. Si délicats. Aucun son ne s’échappe de la chambre. Swann s’assoit devant le miroir. Son reflet la fixe droit dans les yeux. Des yeux joueurs. La main s’empare d’un peigne et commence à arranger la chevelure ébouriffée par les traversins. Elle dégage la nuque, relève et rassemble en un chignon. Le geste est naturel. Swann l’a effectué tant de fois. Son esprit vagabonde déjà dans les couloirs du Palace. Son royaume, son terrain de jeu, sa raison de vivre. La muse des muses enfile un justaucorps noir. Son préféré. Le froid n’est pas un problème en ces murs. Son corps se réchauffera bien vite.

La porte s’ouvre et le cygne s’envole dans les couloirs du Crystal Palace. Les pieds sont nus. C’est une enfant sauvage, intrépide et insouciante qui court et sautille sans un bruit. Une biche. Légère, délicate, rapide, et incontrôlable. Fascinante. Les jambes de Swann la mènent sans qu’elle en ait conscience vers la scène. Sa scène. Lorsque ses pieds nus se déposent sur ce parquet qu’elle a foulé si souvent, son cœur s’emplit d’une émotion qu’elle reconnaît et accueille avec bonheur. Elle actionne un interrupteur et un cercle de lumière se crée au centre de la scène. La danseuse tourne sur elle-même, et vient se placer au centre du cercle, dans la lumière.

Les yeux se ferment. Les pieds ancrés dans le sol, font circuler dans le corps immobile un flux d’énergie et de passion qui vient doucement l’envahir. La danseuse boit cette inspiration qui court dans ses veines. Elle se sent Reine, elle se sent Muse. Et doucement, le corps fin et gracieux se met en mouvement. Les bras s’élèvent comme les ailes d’un aigle. Les poignets tournent et le doigts se tendent, tandis que les bras viennent reprendre leur position le long des hanches délicatement marquées. Mais déjà un autre mouvement prend la suite du premier, sans qu’on puisse percevoir le moindre à-coup. La jambe se lève et s’étend, pointe tendue, vers le plafond somptueux du Crystal, et le bras vient s’enrouler autour de la jambe. Les muscles s’étirent et se relâchent. Les yeux s’ouvrent mais le regard est ailleurs, plongé dans l’obscurité, là où un public invisible la regarde. Sage, silencieux, ils l’admirent. Le regard de Swann perdu dans cet imaginaire. Son corps occupant la scène.

Soudain une voix. Si proche. Si réelle. La magie se brise et le cygne atterrit. Elle n’a pas peur. Elle est juste surprise de cette interruption brutale. Le visage se tourne vers l’intrus, le regard se fixe et toise tandis que le bouche reste close. Elle attend, suspendue au fil des lèvres qui ont brisé ce silence presque sacré. Il s’approche, et pénètre le cercle de lumière au centre duquel elle se tient. Il entre dans sa bulle. Soudain elle le voit. Regard admiratif, sourcils curieux et lèvres boudeuses. C’est un enfant que Swann voit lorsqu’enfin ses yeux s’habituent à la lumière dans laquelle il est entré. Et le cœur de Swann bondit. Compagnon de jeu inattendu. Agréable surprise qu’elle découvre comme un enfant ouvre un cadeau sous le sapin. Il est différent. Différent d’elle, différent d’eux. Les hôtes du Crystal.

- Je dansais dis-tu ?

La voix est joueuse, amusée. Le Crystal sans l’excitation qui la gagne, l’énergie qu’elle lui communique sans le vouloir vraiment. Pour elle, il fait naître des notes, petites touches de couleur dans l’obscurité du silence. Miracle ordinaire au Crystal Palace. L’enfant tourne autour du jeune homme, l’obligeant à tourner sur lui-même si il souhaite suivre ses mouvements.

- Et toi ? Danseras-tu ?

La main se tend, tentatrice. Invitation à la rejoindre. Requête de Reine et caprice d’enfant. Dans la pièce la musique se fait plus forte, plus pressante. Entrainante. Loin du ballet, favori de la Belle, c’est un swing qui se dessine. Amusée, elle laisse échapper un rire cristallin. Un rire spontané, enfantin. Elle veut jouer, le Crystal le sait. Et lui, le comprendra-t-il ?

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Re: L’Appel des Ombres

Message par Aaron le Mar 16 Déc - 10:37

Muse fantasque, femme qui s’amuse et qui s’use sur le bois sombre du vieux parquet. Qui parle. De sa voix d’enfant. Et sa voix est un enchantement. Qui prends son envol et déploie la puissance de son Aura, étourdissante. Et sa voix résonne dans la nuit noire, sur les rebords de cette salle de spectacle qui semble soudain titanesque. Et son souffle, entre deux mots, étirent les notes claires que la nuit nous apporte. Et le mien, qui calque son rythme, qui s’étend qui s’amuse, puis alors que les syllabes fusent, résonnent dans le cercle clair de notre étrange et intime espace.

-Oui, vous dansiez.

Je répète, du bout des lèvres. Cette femme. Elle hante mes nuits. D’une certaine manière, je la connais et d’une certaine autre, elle m’est étrangère. Dans mon cœur les mots sont une attaque, presque, incisive. Poison de mes nuits, rare, incisif, inattendu, la danseuse m’inspire des sentiments confus, brutaux. Une haine factice, mensongère sans raison ni sens. Un amour imaginaire, pourtant si réel. Puisqu’elle pose les yeux sur moi, je sens mon cœur battre plus fort. Je sens la lumière caresser ma peau, la dévêtir de l’atmosphère sale des extérieurs. Je me sens respirer, différemment. Je me sens, tenu comme dans mon rêve, incapable de lui exprimer mes doutes et cette colère, si étrange. Dans mon cœur, les mots sont des pics, d’acier, accusateurs mais, au bord de mes lèvres, les mots roulent avec douceur. Comme si j’avais été le témoin d’une danse extraordinaire. Comme si le rêve n’était un cauchemar et que je n’attendais que de le réaliser. Comme si je voulais, qu’elle garde son regard sur moi, et que jamais elle ne me délaisse de sa présence.

Elle a le pas souple, les lignes harmonieuses. Sa démarche est lente, savoureuse, derrière la nuit semblent refléter les plumes noires de son plumage, celui qui m’est apparu en rêve. Les notes du Crystal ne font qu’un avec elle, elle semble immatérielle. L’envie me prends de tendre les doigts, la toucher, j’aimerais qu’elle cesse de tourner autour de moi. J’aimerais, qu’elle disparaisse dans les ombres, qu’elle me laisse seul sous la lumière. J’aimerais qu’elle me laisse partir. Qu’elle me dise, du bout des lèvres, de ne jamais revenir. La danseuse m’effraie d’une étrange et mystérieuse façon. Mais, hypnotisé, je n’ai l’impolitesse de fuir.

-Je ne sais pas danser.

Je souffle. Un mensonge. Je sais danser, un peu, juste un peu. De quoi ravir les dames lors des réceptions. Et puis, à force de fréquenter les endroits les plus mal famés de la ville et ce lieu de décadence, où on danse à toute heure et dans n'importe lequel des états, je sais danser. Moyennement. Un peu tout et rien à la fois. Très moyennement. Je pourrais dire Oui, il ne manque pas grand-chose. Mais Elle, son élégance, sa posture, son regard, elle ne sait pas seulement danser, moyennement, elle doit danser si bien que nulle ne doit pouvoir la suivre. Et surtout pas moi.

Malgré mon refus, mon bras se déploie dans le vide, s'approchant d'elle avec une douce lenteur, presque majestueuse. Nous sommes sur une scène, je joue une nouvelle fois un rôle qui me sied comme un gant, celui du gentilhomme. Mes doigts arachnéens se saisissent de sa fine main. Avec élégance, je l'invite à danser, reculant une jambe, baissant la tête, comme si elle était princesse et moi son charmant et espiègle courtisan. Je suis sans doute ridicule mais qu'importe, aucune moquerie de l'étrangère ne saurait m'atteindre. Et puis, elle semble enfant, dans ses habits étriqués de danseuse, quel enfant refuserait de jouer ? Même avec le plus abruti des laquais ? Je tiens sa main plus fermement et la fait tournoyer sur elle-même avant de me saisir de sa taille.

Une taille fine. Celle des cygnes.
Je la connais. Elle m'est si familière.

L'air est entraînant, joueur. J'esquisse des pas à l'aveugle, suivant le rythme de ses pas, la faisant tournoyer autour de moi. Dans le cercle de couleurs, le cercle de flammes, je me sens grandir. Ma main est sure, mon pas comme dicté par un autre. Je prends garde à elle, à nous, et je m'amuse, me trompant parfois comme un enfant, la tenant trop fort ou trop doucement. Et, quand enfin je cesse d'imaginer un public moqueur, je me détends et la rêve plus que ne la vie, cette danse. L'artiste est si légère, la danse si sautillante et fluide, il me semble contempler un oiseau moqueur, joueur. Alors je me prête au jeu, je me fais léger et m'amuse de la moindre des notes, l'aidant dans quelques figures amusantes, la pliant dans celles qui m’apparaissent soudain. La femme m'inspire, je ne saurais dire, vraiment, si elle danse ou si elle vole alors que je la fais tournoyer du bout de mes doigts et que ses pieds élégants jamais de trébuche.

Et je me rappelle, Dans mon rêve, c'était plus grave, plus sombre. Ici tout est facile, simple, envoûtant. Soudain je la projette, je la possède, je la tords, entre mes doigts comme entre mes jambes, j'aimerais qu'elle soit élastique. Et voir, encore, les plumes noires grandirent derrière elle dans la nuit et envahirent de noirceur le cercle de lumière. Je veux la ressentir, comme dans mes rêves. La retenir et la porter. De la même manière. Je veux qu'elle danse, danse pour moi. Jusqu'être bout de souffle. Jusque que ses jambes fines se brisent et qu'elle chute au sol. Je veux qu’elle m’appartienne.

Mais le rêve élégant tournoie sans difficultés et chacune de mes emportées semblent faire part de la danse. Je semble la suivre, élastique, légère. Et Les notes rient, dans les ombres. Les notes sont chantantes ensorcelantes. Changent-elles ? Je ne saurais le dire vraiment. Et je voudrais rire, aussi, comme la musique. Rire avec légèreté ou gravité. Mais rire. Un violon vient et nous enchante, rehaussant le rythme d’une violence de sons, touches, nuances. Je me sens si bien. Dans la lumière, incapable d’en franchir le sol. Elle est si légère. Elle doit pouvoir voler. Alors, soudain, au détour d’une phrase, je l’attrape et revit l’instant étrange de mon cauchemar. Quand je la portais, du bout de mes bras. Quand je la portais, elle si légère, et moi si clouée au sol. Entre mes mains, la même sensation, le même tissu. Je lève mes yeux et la regarde, si haute. Dans les éclats de lumières je perçois presque les ténèbres de ses ailes, celles si fascinantes, qui n’existent que dans mon imagination.

Un bruit me surprend, mes doigts se font moins surs, la danseuse chute de mes mains hautes. Mais avant qu’elle ne tombe, je l’attrape dans mes bras. Me refermant, moi et mon ombre autour de sa blanche pâleur. Je la retiens, si près de mon cœur, qui bat si fort, à l’encontre du rythme si puissant du Crystal Palace. Mes bras se serrent si forts, elle semble mon otage mais je ne peux la laisser s’envoler encore. L’artiste semble tellement vivante maintenant qu’elle est dans mes bras, forcée à l’immobilité. Mes yeux tombent sur son visage. Mes lèvres bafouillent.

-Oh, je suis désolée, je ne voulais pas vous laisser tomber.

Et comme un enfant boudeur.

-Je vous l’avais dit, je ne sais pas danser. Pas vraiment.

Je laisse ses pieds fins toucher le sol. Je la dépose avec lenteur, elle semble si précieuse, la danseuse, quand elle semble plus humaine.

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Re: L’Appel des Ombres

Message par Swann le Mar 30 Déc - 22:51

La réponse déplaît et une moue boudeuse vient habiller la bouche enfantine. Elle tourne toujours, de plus en plus vite, de plus en plus proche. Pas un cercle mais une spirale, dont il est le centre. Il la déçoit déjà. Faible petite créature de l’extérieur. Ne sent-il pas cette énergie, cette chaleur émanant du Crystal ? Ne sait-il pas que savoir ne veut rien dire ici ? Que l’important est l’abandon et le don de soi ? Il l’énerve, et la spirale lentement se referme sur lui, de plus en plus vite, de plus en plus proche, à mesure que le coeur de Swann s’assombrit.

Mais le bras de l’homme se tend. Il saisit la main de la danseuse. Il arrête son pas, et sa colère retombe. Soufflé sorti trop tôt du four. La jambe se recule et la tête s’incline. Invitation à danser. La moue est vite oubliée. Oubliée la colère et le déception. Elle observe avec délectation le jeu de son compagnon. Elle a un cavalier. Un partenaire de jeu. Sourire moqueur et regard aguicheur. La tête s’incline, miroir de celle de l’homme qui la regarde. C’est le début d’une danse de couple. Un couple qui ne se connaît pas encore et qui pourtant se comprend. Un couple qui se trompe et apprend, sans jamais s’offusquer.

Swann est une petite marionnette entre les mains de son danseur. Elle tourne lorsque la main se lève, se rapproche lorsque le bras s’ouvre, docile petite fille. Pourtant c’est un peu d’elle qui guide cette main masculine d’un regard, ou d’une pensée. Il croit mener la danse et pourtant il n’est qu’un jouet dans les mains du Crystal, un jouet dans les mains de la Reine des lieux. Un jouet qui peu à peu se laisse manier, cesse de penser, de réfléchir. Un homme qui enfin s’abandonne.

La main est parfois dure, la prise trop forte. Sur la peau tendre de l’enfant des rougeurs se dessinent lorsque le danseur s’emporte. Le Crystal gronde à travers les notes qui retentissent, mais l’enfant sourit et rassure son Roi. Elle s’amuse. Elle vit. Qu’il ne s’inquiète pas des conséquences. Ici rien n’a d’importance. Quelques bleus ou quelques rougeurs ne sont rien. Tout cela sera bien vite oublié derrière la folie d’une danse improvisée. Alors le Crystal laisse faire. Il ne sait rien refuser à sa Muse. Il encourage de son rythme sorti de nulle part et résonnant partout la folie et l’emportement, puisque c’est ce qu’elle souhaite.

Les deux danseurs s’emportent. Les peaux s’entrechoquent. Les planches craquent sous les coups des pieds de l’homme. L’air tourbillonne emporté par les pirouettes de la femme. Elle lui fait confiance, Swann, à cet inconnu. Elle lui confie son équilibre. Et l’équilibre se rompt. Le cygne chute, les ailes coupées par une main mal positionnée. Elle chute. Le sol se rapproche. De plus en plus vite, de plus en plus proche. La peur. De se faire vraiment mal. Le regret. D’avoir trahi le Crystal en se laissant emporter par le moment. La colère. De s’être laissée avoir. Il n’aurait pas dû. Il n’aurait pas dû la porter si il n’en était pas capable. Il n’aurait pas dû. Il n’aurait pas dû la laisser tomber. Il n’aurait pas dû.

Les yeux s’agitent et le coeur palpite, tandis qu’elle est maintenue dans ces bras qu’elle ne veut soudain plus voir. Ces bras qui l’ont trahie. Les lèvres bafouillent des excuses qu’elle n’écoute qu’à peine. Elle les ignore. L’enfant-Reine est en colère et il en est la raison. La langue claque, impatiente, lorsqu’il reprend, la laissant enfin rejoindre le sol.

- Ce n’est pas ma faute.

Les yeux lancent des éclairs. Elle ne s’amuse plus. Plus comme durant les quelques minutes qui ont précédé. Elle se retourne sans une parole de plus pour celui qui l’a déçue. Elle part. Elle court vers les coulisses qu’elle connaît par coeur. Sans se retourner. Elle sait qu’elle le distancera bien vite. Le Crystal a compris. Sans un bruit les portes se verrouillent sur les deux danseurs. Swann court, jusqu’à la plus haute des loges de la Grande Salle. De là elle verra tout. De là elle le verra. Mais lui ne la verra pas, à moins bien sûr qu’il ne la débusque en entrant dans la loge.

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Re: L’Appel des Ombres

Message par Aaron le Lun 27 Avr - 12:24


Elle est furieuse, la danseuse. Je peux presque sentir l'accélération de son poul. Le venin de sa voix, sèche. Presque autoritaire. Une voix exigeante. Vexée. Une voix d'enfant gâté. Je peux presque sentir sa colère sur ma peau. Comme si elle enflammait l'air, irradiait de sa peau pâle pour l'envelopper d'une aura de méfiance. Je peux presque sentir sa colère, devenir celle de l'endroit, qui soudain se gorge d'amer. Qui soudain m'écrase de toute part. Mes épaules sont lourdes, ma gorge serrée. Je me sens étranger. Je me sens profane et n'ose respirer. L'air est un poison, une liqueur sucrée entre mes lèvres sèches. L'air est de velours, épais, tout autour. Mes sens sont coupés. Je ne puis ressentir comme autrefois, comme hier, comme il y a quelques secondes. Le rêve s'est évaporé et avec lui ma conscience des murs, du bois et du théâtre tout entier. Je suis comme perdu. Pris à parti dans une scène qui m'est illisible. Spectateur de ma propre chute.

Je ne suis plus le bienvenu en ces murs. Le monde clos crie ma suffisance. Il m'agresse de toute part, sans pourtant me toucher. La petite danseuse a rejoint les ombres. Je suis seul dans la lumière pale, maintenant agressive. Il m'est difficile de garder les yeux ouverts. Mes yeux clairs sont soudain si sensible à la lumière. Tout autour n'est plus que ténèbres épaisses. Je n'ose sortir du cercle blanc de mon arrogance. De ce qui me reste d'assurance. Des derniers embruns glacés de ce rêve inachevé. La lumière blanche fait briller ma peau. Je me sens étranger. Dans cette lumière rance, mon corps me semble autre. Métamorphosé. Coupable. J'ai porté le cygne. Le cygne blanc. Mais sous la pâleur de ses ailes battantes, je ne suis plus qu'un masque. Le masque d'un Pitre. Le masque d'un danseur. L'éternel masque que je porte sans cesse et qui m'étouffe maintenant. M'empêchant de respirer. M'empêchant de vivre. Perdu dans la lumière lucide, alors que les pas de la danseuse résonne, je ressens soudain le profond besoin de fuir.

Les portes ont claqué. Je les ai entendu. Sons dissonants d'une liberté passée. Un bruit qui glace le ventre de ceux qui ont, comme moi, l'art d'être claustrophobe même dans les plus grands endroits. Les portes ont claqué. Qu'à cela ne tienne, elles s'ouvriront bien pour moi. Je quitte enfin la bulle de lumière, sarcophage d'une danse chronophage, pour rejoindre les ombres. Je ne vois rien. Après l'éblouissement par la lumière blanche, mes pupilles ne semblent pas réussir à s'adapter à l'obscurité. Mes pas sont évasifs, mon avancée bien trop lente à mon goût. J'aimerais prendre mes jambes a mon cou. Fuir au plus vite. Ne jamais revenir. Car la vérité de sa voix vexée. Sa peau bleutée la ou la mienne l'enlaçait. Sa crainte soudaine de ne devenir plus qu'une chose brisée. Une artiste blessée. Tout cela je l'ai vu. Et ça ne me ressemble pas. Je ne suis pas comme cela. Je neveux pas ressembler a l'autre ou à ces âmes noires qui hantent, désœuvrées, soules, la cité blanche, en jurant que ce n'était pas de leurs fautes.

Ce que j'ai vu dans la lumière.
Ce que j'ai vu dans ses yeux angoissés.
Je ne veux plus jamais le voir. Jamais.

Quand enfin j'arrive aux portes. C'est trop tard. J'essaie. J'essaie. Mais rien n'y fait. Quelqu'un a dû les fermer à double tour. Quelqu'un a dû les sceller. Je suis pris au piège du théâtre, dans cette grande salle gigantesque. Où, peut-être, avec un peu d'espoir, le cygne a élu domicile. Mais rien n'est sur, elle est partie vite la danseuse. Comme si elle avait le diable à sa course. Comme si j'étais le diable et que j'allais la blesser, cette fois pour de vrai. Je suis pris au piège, alors que tout le hurle mon étrangeté. Il me faut sortir, au plus vite, et la danseuse semble bien être ma seule voie de secours.

Impossible de bouger les portes, je fais demi tour. Le chemin me semble plus court, plus rapide et l'air moins lourd. J'évite le cercle blanc de peur que la lumière m'éblouisse encore et rejoins le bord de la scène. Pour ne pas tomber je m'assois et descend en deux fois. Dans la rangée, au milieu des sièges des spectateurs, j'avance en me tenant aux dossiers d'une matière chaud, douce. Autour l'air semble plus léger. Comme out a l'heure. Comme quand je voulais danser. Comme si je voulais jouer, encore. Mais c'est trop tard. Je ne puis m'empêcher de me méfier. Mon pas est lent, mes sens sur le qui-vive. Je ne voudrais pas me laisser surprendre. Dans l'obscurité, si le cygne est là, je lui parle enfin. M'excusant enfin pour ma rudesse.

- Ce n'était pas de ta faute. Mais de la mienne.

Je suis insensible aux caprices. Et la malice, la malice des femmes, pleine de cruautés et de violences satinés, m'ôte mon calme. Mais si la danseuse est là, boudeuse et bien décidée à me faire regretter mes écarts. Je veux bien me prêter à son jeu. Un peu. Je veux bien lui avouer mes faiblesses, du bout des lèvres. Même si je sais avec certitude qu'elle taira les siennes. Je lui dois bien ça. A elle qui a pu lire, en clair obscur, ce que je dissimule au monde. Cette chose, sans nom, sans adjectif, et pourtant bien présente quelque part. Le sceau de l'autre. Son héritage sur ceux de son sang. Sur moi. Sur mon frère. Cette part que je ne puis m'empêcher de haïr et qui grandit chaque jour davantage.

- Allez reviens, dis moi comment je peux sortir.

Si le malin avait une voix, sans doute serait ce la mienne. Et pourtant mes lèvres sont sincères, même si mon cœur hésite. Et pourtant je ne dis que ce qui me vient, les premiers mots, quand les autres m'échappent, s'échappent. Ce lieu ne m'inspire que moquerie et mélodrame, ce lieu ne m'inspire qu'une danse, une danse macabre, un jeu violent dont je ne saurais jouer. Il n'y a rien de bon, rien qui ne me fasse plus rire. Qu'une noirceur, à fleur de peau, qui suinte des murs. Ça ne m'amuse plus, je veux partir. Et si elle est ma seule sortie, il me faudra bien me plier à son caprice.

- Que dois je faire pour m'excuser ?

Jouer à cache-cache, sans nul doute.
Je n'ai jamais été très bon à ce jeu.

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Re: L’Appel des Ombres

Message par Swann le Mer 13 Mai - 21:52

Elle le voit se décomposer. Elle lit le regret sur son visage. Mais elle l’ignore. Il n’est pas important. Il est étranger au Crystal. Il l’a divertie, quelques instants, par cette danse, ces quelques pas peau contre peau. Mais le divertissement a pris fin de la pire des façons. Il a osé la faire tomber. Elle. La petite danseuse est capricieuse. Elle le sait mais elle en joue. Elle est comme elle est. Ici c’est chez elle. Et il n’est encore là que parce qu’elle le veut bien. La Grande Salle n’est pas ouverte au public en dehors des représentations. Il suffirait d’un mot, ou plutôt d’une pensée pour que ce jeune homme soit reconduit aux portes du Crystal. Pourtant elle n’a pas envie qu’il reparte. Elle veut jouer, encore un peu. Différemment.

Les portes claquent et le silence rejoint l’obscurité pour oppresser celui qui se tient encore au centre de la scène. Les pas l’ont menée vers un observatoire. Cachée dans la loge, perchée dans les cieux de la Grande Salle, elle observe la silhouette qui s’avance entre les sièges. Démarche hésitante, lente. Est-ce qu’il la chercher ? Lorsque sa voix s’élève enfin, brisant le silence oppressant dont se délecte le cygne, pas une plume ne bouge. Pas un frémissement ne vient agiter la danseuse. Elle reste immobile, silencieuse. Seules les pupilles suivent l’avancée du danseur renié.

Pendant qu’il s’avance encore, laissant à nouveau sa voix retentir, la Reine du Crystal se déplace à son tour. Elle ne répond toujours rien. Elle n’a pas envie. Elle descend les marches une à une, délicatement, et s’avance dans le premier balcon, perchée sur ses pointes de pied pour ne faire aucun bruit. Elle est juste au-dessus de lui maintenant. A quelques mètres à peine. Et alors qu’il pose une question, elle lui répond. D’un murmure à peine audible mais qu’il entendra pourtant, elle en est certaine. Assise sur la rambarde, les pieds dans le vide.

- Attrapez-moi

Des lumières tamisées s’allument au premier niveau, juste derrière elle. Les jambes se balancent dans le vide, et les lèvres prononcent sans qu’aucun son ne s’échappe.

- Un

Elle ne sait pas pourquoi elle fait ça. Elle sait qu’elle ne se fera pas mal. Même si il ne la rattrape pas. Le balcon n’est pas si haut, et elle sait se rattraper, surtout si elle décide de sa chute. Elle veut voir si il va se défiler.

- Deux

Les mains se posent sur le bois qu’elle caresse. Ses yeux se sont fermés. Elle ne le voit plus. Le cygne balance une dernière fois ses jambes dans le vide. Elle sourit.

- Trois

Le cygne s’envole.

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Re: L’Appel des Ombres

Message par Aaron le Dim 12 Juil - 20:58

Les murmures du Crystal, Cruels et Amoureux, ensorcellent l'âme blessée.
Lui parlent. Lui disent. Rien qu'il ne puisse tout à fait entendre.
Et dans le désordre machiavel, s'achève la raison. Se meurt le sens.
Se mélangent les mots. Les sensations. Hurlent ce qui devrait se taire.



Attrapez-moi.

Dans la solitude désarçonnée des anges, elle a la grâce mutine des fées moqueuses. L’élégance racée des danseuses enflammées. Et leur froideur. Une note de Crystal qui sonne dans la nuit. Ce gel derrière le visage, cette noirceur habillée, rangée, maîtrisée. Polie. Là, en hauteur, impériale, nonchalante, elle me fait peur. Le monde tout autour est désarçonné, hors de son axe. Mon cœur palpite comme bête terrorisée. Mon âme est calme, elle respire, d’un souffle profond, rauque. Elle me fait peur. Ses jambes fines sur lequel la lumière joue. Son allure d’enfant. Son corps de femme. Le blanc de ses traits quand cet endroit ne distille que du noir. Ses yeux qui se devinent dans le creux noir de ses orbites ombrées. Et ses cils, si longs, aux ombres géantes qui dévorent son visage. C’est comme si elle était morte, là, en haut de moi. Les jambes pendantes, le souffle vide. Une poupée de cire à peine teinte. C’est comme si elle n’existait pas, fantôme blanc, aux ombres défaillantes. Funambule sans raison ni sens sur la toile meurtricide des artistes fous. Une âme nacrée, qu’habille une forme de femme. Une peau si pale, translucide. Les lignes blanches d’un sublime parfait. Impossible. Comment les détails d’un corps ne peuvent être laids ? Elle a la perfection cauchemardesque des marionnettes de taille humaine.

Son visage figé. Ses yeux, brûlants.
Le rythme noir du Crystal bat en lui.



Un

Elle me fascine. Mes yeux ne peuvent se détacher d’elle. La fascination, autrefois si familière, m’est maintenant presque inaccessible. C'est si rare. Et la rareté de ces instants m'en rends sensible, brûlé à vif, les émotions au vent, palpables. Je peux presque les sentir, autour de moi, s'étendre. Mon âme friable s'évapore en constellation de non sens. Je me défait, je me défends. Un peu. Encore faudrait-il que j'ai une chose à défendre. L'obscurité, tout autour, nous dévore. La lumière, trop forte, m’éblouis. Des ténèbres nous étouffe. Tout se déroule bizarrement, en porte à faux, commesi ça avait été écris à l'avance et qu'on refusait de jouer les bonnes notes. J'étouffe. Je me fascine. Tant de beautés dans tant de noir. Non, vraiment. Qu'ais-je à défendre ? Je refuse de répondre de mon nom. De mon visage. De mes gestes. Je ne sais si j'aime la personne que je suis, cet inconnu changeant, versatile. Je n'aime que la fuite. Et encore, la fuite m'épuise. Je ne suis pas un coureur, ni un caché.

Je suis ça. Cette personne. Qui la regarde. Elle m'effraie tant elle m'émeut. L'artiste me terrorise, dans son innocence nacrée de noir. Dans ses silences, trop longs, dans son décompte, assourdissant. Elle me bouscule, au fond, alors qu'elle devrait pas. C'est qu'un stupide jeu. Un jeu de gamins. Elle m'agace, en plus, dans ses caprices. Je ne devrais pas être que ça. Cette personne qui la regarde. Je devrais pouvoir l'ignorer, faire marche arrière. Pourquoi devrais je jouer ?

Aaron se débat. Si fort.
La raison rattrape ses pensées.
Il ne veut pas voir, sentir, vivre,
Ce que le Crystal veut et exige.



Deux

-Hey, joues pas à ça.

Elle pourrait se casser trois bras. Et puis, je connais ce genre de jeu là. l'adrénaline que ça procure, le besoin d'y revenir. Toucher ses limites toujours, toujours plus loin. Jusqu'à ce que le corps ne puisse plus suivre. Jusqu'aux heures prostrées, usées. Jusqu'aux matins qui commencent au crépuscule, sans faim, le cœur encore serré, J'ai trop joué à ce jeu pour ne pas le reconnaître, ou qu'il soit. Et même dans le corps gracieux de l'artiste.

Mais la danseuse, elle a la taille d'un cygne.
Et ses ailes, sublimes arabesques, déchirent les ténèbres.



Trois

Son corps se jette. Élégant. Sacré. Elle ne semble avoir peur de rien. Son torse en avant comme si elle s'envolait. Les bras en arrière figés. Elle brille l'artiste alors que ne s'achève sa pièce. Je la contemple dans son vide, me broyant dans l'absolu absolution de son corps. Cette confiance qu'elle me donne, je ne la mérite pas. Je ne mérite aucune confiance. Cet instant qu'elle me tends. Il ne devrait pas être à moi. Parce que je ne veux pas. Ma gorge se noue, mon corps se glace. Si je l'attrape, je l'accepte. Si je la sauve, je me perds. Je le sens, au fond, tout au fond, cette auguste tentation. Ce feu qui brûle dans mon âme si fort, si noir. Aux rives de mon être, lierre florissant qui s'accroche aux moindres des impacts qui se forment parfois. Quand l'autre me blesse, quand mon frère le suit. Il m'a toujours habité. Ce besoin. De tendre les bras, de la rattraper, de la sentir, enfin, à moi, l'artiste, le cygne. Le cygne noir.

Sur son visage d'ange se chasse une lumière. Elle glisse dans la nuit, elle s'échappe des siens. Le vide enlace son corps fin, ses jambes gracieuses qui ne battent dans l'air. Le fil lumineux glisse sur ses formes longiligne. Il profile ses lignes, mords ses creux. Elle semble intouchable. C'est mon rêve, celui qui vient et revient, océan fugace sur mes côtes écorchés. C'est elle. Le fantôme, le cygne, qui tournoie dans mes rêves, qui habille mes cauchemars. C'est là, cette sensation, si forte, qui me saisit parfois. Mon cœur s'enflamme, mon souffle s'accélère. Elle vient, elle vient à moi, l'artiste. Et tout semble prêt à se rompre. Le temps. L'espace. Le reste. Le reste n'aura plus d'importance. Le reste n'a déjà plus d'importance. Mes bras s'élèvent, se tendent. Je voudrais savoir voler aussi. Car elle vole. Je peux les sentir. Les ailes noires qui bruissent dans l'air. Un bruissement lent, puissant alors que l'oiseau se dépose dans mes bras. La lumière ne caresse aucune des plumes noires, elle passe sans les voir aveugle.Mais je les sens, les deux membres puissants. L'énergie noire, bestiale, de la petite danseuse étoile.

Mes mains se saisissent de sa taille. Une taille fine. Si fine. Mes genoux accusent le choc. Pour ne pas les blesser je les laisse céder et en douceur tomber jusqu'au sol. Je la tiens, l'artiste, si fort. Pour ne pas qu'elle s'échappe. Pour ne pas qu'elle se brise. Pour ne pas qu'elle s'envole. Je la tiens, entre mes mains. Et lentement je la laisse déployer se jambes, se poser devant moi. Soudain si petite, l'artiste agenouillée. Je me pose sur mes mollets. Je la regarde. Elle ne me fait plus peur. Elle redevient humaine. Là, à portée de souffle, touchable. Je relâche sa taille. Tout c'est arrêté. Le temps. L'espace. Il n'y a plus que mon cœur, qui bat si fort, le rythme étrange de ce monde en clair obscur.

- Excuses moi.

Je ne suis pas danseur. Je ne sais pas rattraper. Ni une situation, ni une femme.

- Si je t'ai blessé.

Son innocence d'enfant, ses cils noirs, son souffle, si près. Il faut que je m'échappe. Il faut que je lui demande. A elle. C'est elle qui commande. C'est elle qui joue. Qui fait et qui défait.

-Me laisseras-tu partir ?

Me lever déjà, me semble impossible. Je veux rester, encore. La suivre. Plus loin. Là où je ne craindrais plus les rives insipides d'une existence sans cauchemars. Je veux la suivre et je me l'interdis. Car dans mes rêves, il n'y a nul échappatoire. Aucune fin.


Ébloui, aveuglé par la lumière. Il est. C'est vrai.
Maudit à ne jamais aimer que le cygne noir.

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Re: L’Appel des Ombres

Message par Swann le Dim 26 Juil - 10:44

La protestation, en bas, n’est rien. Il peut implorer, supplier, ça ne changera rien. C’est elle qui mène la danse. Elle l’a laissé la mener, plus tôt, et il a échoué. Il a laissé fléchir ses bras, il a laissé le cygne tomber, il a jeté sa chance, sa confiance. Il a voulu toucher ses plumes, mais n’a pas su les caresser. Alors elle a repris le contrôle, elle s’est joué de lui, elle l’a mené sous ce balcon, dans cette salle. Elle l’a enfermé, là, avec elle. Il peut refuser, reculer, ça ne changera rien. Il est sien, pour encore quelques instants. Les lèvres n’hésitent pas un seul instant. Elles comptent, doucement, imperturbables, et lorsqu’elles terminent les ailes se déploient et le cygne s’envole. Plus rien ne le retient là-haut.

L’instant semble durer une éternité. Cette liberté feinte qui les envahit, les réunit. Il est esclave de ce moment, elle est esclave de ce lieu. Tous deux ils ont dansé, ils ont joué, mais aucun des choix qui les ont mené à cet instant n’ont été les leurs. Ils ne sont que les jouets d’une immense pièce. Il va la rattraper. Elle le sait. Est-ce qu’il le sait déjà ? Est-ce qu’il a déjà compris qu’il est trop tard pour faire marche arrière ? Le Crystal prend autant qu’il donne. Ce soir il a donné, mais bientôt il prendra. Le sait-il, cet inconnu qui s’est risqué en ces lieux ? Le veut-il ? Lorsque les mains se posent sur la taille de la danseuse, c’est une cage qui enserre le cœur du danseur. Une cage dont la porte est encore ouverte. Il ne tient qu’à elle de la refermer, qu’à lui de le lui demander. Encore un choix qui n’en est pas un. Un pas vers l’âme du Crystal, un pas qui semble hésitant et qui pourtant ne pourrait être autrement. Un équilibriste avançant sur son fil, feignant de tomber pour mieux emprisonner le cœur et le souffle de ses spectateurs. Deux corps sur le sol, deux cœurs sur le fil. Les yeux se fixent, se contemplent, se rassurent et se questionnent.

Lèvres closes et regards appuyés. La muse ne répond pas plus qu’elle ne bouge. Elle s’est envolée, et elle s’est posée. Il l’a regardée, il l’a rattrapée. Aurait-il pu la laisser ? Serait-elle tombée si il l’avait fait ? Impossible de l’imaginer ou de l’envisager. Il l’a fait. C’est tout ce qui compte, ce qui importe. La danseuse l’observe, le contemple, sans répondre. Ses excuses ne valent rien, seuls les actes comptent. Il l’a cherchée, et l’a rattrapée. Ses excuses ont déjà été dites, déjà été acceptées, sans qu’aucun mot n’ait été prononcé.

- Pars donc, puisque tu dis le vouloir.


La Muse pourrait être boudeuse, de se sentir rejetée par ces mots qui implorent une séparation si précoce. Mais elle sait qu’il ne part que pour revenir une fois, encore. Une fois de plus, peut-être une fois de trop, il fera résonner le parquet du Crystal. Et cette fois-ci, il sera prêt à ne plus repartir. La Muse se lève, ses pieds délicats frôlant le sol sans un son. Et alors qu’elle rejoint la scène et traverse le cercle de lumière, elle s’arrête, se retourne et sourit.

- A bientôt

Sans plus de bruit qu’un bruissement d’ailes, le cygne disparaît dans l’obscurité.

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