Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Dans les méandres des songes ...

Message par Kalliope le Mar 25 Nov - 14:20

Goût amer de la décoction qui coule dans sa gorge. Elle se retient de tousser. La migraine qui lui martèle les tempes. Souvenir des excès de la nuit dernière. Elle grimace, furieuse contre elle-même. Pour s’être ainsi laissée aller. Fatiguée, par la longue journée. Elle a sauvegardé les apparences, mais à quel prix ? Elle se sent vidée de ses forces. Physiques et mentales. Déprimée. Elle y avait presque cru, cette fois. Presque. Et puis non. La barrière séculaire est encore là. Intacte, de toute évidence. Toujours aussi pesante, encombrante. Elle retient une bordée d’injures. A quoi bon ? Elle vide enfin la tasse. Horrible, ce goût. A croire que l’efficacité d’un remède se juge à son amertume. Elle ferme les yeux. Tête qui oscille. Corps qui s’affaisse. L’appel du lit est irrésistible. Elle s’y traîne. Se contente d’ôter sa veste avant de s’effondrer sur son matelas gonflable. Dans un effort surhumain, elle se glisse dans son duvet. Rabat les couvertures par-dessus. Déjà Morphée avance ses bras pour l’accueillir. Elle s’y laisse glisser, reconnaissante. Pensées qui tourbillonnent, comme toujours. Confuses. Plans. Banalités. Regrets. Souvenirs. Tâches du lendemain. Mais la somnolence avance. Inexorable. La douleur s’apaise. Le sol se stabilise. Peu à peu, les idées s’évaporent. Se diluent. Le néant qui l’appelle. Le temps  devient inopérant.

Elle court. De toutes ses forces. Couverte de sang. Des aboiements derrière, sur les côtés, féroces. L’hallali. Ils la sentent. Ils ont sa piste. Elle accélère. Panique complète. Fuir. Fuir. La mort aux trousses. Fuir, encore, toujours. Ils sont là. Ses forces déclinent. Mais elle aperçoit le refuge. Juste un dernier effort. Juste un dernier … Cul-de-sac. Le passage se referme. Elle se retourne, tremblante. Ils grognent. Les crocs dehors. Jappements de joie. Ils appellent leur maîtresse. Non. Pas comme ça. Jamais. Elle leur tourne le dos, face au précipice. Profonde inspiration. Elle saute. Bond formidable. Et puis la chute. Longue. Interminable. Hurlement qui monte dans sa gorge.

Impact rude, liquide. Elle sombre. Se réveille. Se débat. Liquide poisseux, désagréable. Les réflexes reprennent le dessus. Elle bat des membres. Regagne la surface. Ouvre les yeux. Mer rouge. Mer de sang. Elle rit. Hystérique. Crânes, os, qui flottent. Elle les imite. Sans but. Tout est fini. Lumière qui brille. Elle plisse les yeux. Lueur lointaine, faiblarde, mais tellement attirante. Alors elle se redresse et nage. Infatigable. Une éternité. Elle atteint la rive. Elle s’y hisse, péniblement. Glissant à plusieurs reprises. Elle bondit et agrippe quelque chose. Elle prend pied, l’examine. Un câble. Alors elle se relève. Scène de dévastation sous les yeux. Bâtiments en ruines, déserts, abandonnés. La végétation commence à les envahir. Comme les Décombres, mais … pas tout à fait. Ce n’est pas le même endroit. Pas du tout. Familier, pourtant. Elle devrait le reconnaître, elle en a vaguement conscience, mais … Non,  rien ne vient. Alors elle progresse. La lueur pour repère. Naviguer dans ces méandres de rues, de ruelles, encombrées, effondrées, n’a rien de facile. Elle se perd. Tourne en rond. Revient sur ses pas. Progresse, pour s’égarer à nouveau. Cheminement interminable. Elle n’en a cure. Le temps est une valeur abstraite ici. Elle s’acharne. Persiste.

Elle trébuche. Quelque chose a accroché son pied, là. Sous la couche de feuilles et de débris. Elle se baisse. Le dégage. Une plaque. Rouillée. Des lettres, presque illisibles. Elle les reconnaît pourtant. Un restaurant. « Au bonheur des braves ». Souvenirs. Vifs, acérés. Point de chute des vétérans de l’armée. Sa première mission. Les Ratels. Son premier meurtre. Elle regarde autour d’elle, frissonnant. C’est la Cité. Celle des Blafards. Et puis elle les remarque enfin. Les squelettes. Etaient-ils déjà là ? Viennent-ils d’apparaître ? Impossible à dire. Mais elle les voit, maintenant. Des os. Partout. Traces de charognards. Elle détourne le regard. Impossible. Il y en a d’autres. Tout autour, sur le sol. Partout. Alors elle ricane. N’était-ce-pas le but de Gaïa ? Un instrument idéal, voilà ce qu’elle a fait de cette orpheline. Née, élevée, façonnée en une arme. Rien d’autre. Alors elle reprend sa marche. Sur les os. Craquements, désagréables. Elle ne bronche plus. Sourde. Insensible. Une autre éternité qui passe.

Elle débouche enfin hors des rues. Une tour. Haute. Le seul bâtiment intact des environs. Le seul qui défie encore la nature sauvage. Alors elle sait. Elle comprend. Elle passe les portes qu’elle a souvent contemplées, de loin. Elle gravit les escaliers qu’elle imaginés, inlassablement. Des marches. Des centaines, des milliers. Ses pas qui résonnent. Echo interminable qui vient rompre le silence macabre. Elle trébuche plus d’une fois. Elle se relève à chaque fois. Elle la sent, désormais. Si proche. Véritable proprioception. Elle n’ose accélérer. Comme si cela risquait de rompre le charme. Alors elle continue de marcher. Un pas qu’on dirait réglé au métronome. Et puis elle débouche sur ce palier. Des couloirs. Elle ferme les yeux. Se laisse guider par ce véritable sixième sens. Rien de miraculeux là-dedans. Ne ressent-on pas la position de nos membres, même sans la vue ? Ne sont-elles pas toutes deux un seul et même être ? Elle s’immobilise soudain. Ses paupières se soulèvent. Porte. Elle lève le poing. Hésite. Tendue. Le cœur qui bat la chamade. Elle n’ose pas. Bloquée. Comme si ce simple geste risquait de déchaîner un véritable cataclysme. Comme si, inconsciemment, elle refusait d’y croire. Comme si elle avait peur de ce qui l’attendait, de l’autre côté de la porte. Et puis son corps s’insurge. Un coup de pied envoie voler la porte au loin. Elle franchit le seuil. Et le temps reprend son cours.


Elle est là. Comme dans cette vision, le jour où elle avait frôlé la mort. Un oiseau en cage. Une peau si pâle, presque spectrale. De longs cheveux noirs, élégants, coiffés, arrangés. Ce visage maquillé, au regard sombre, si proche du sien. Si belle, et si fragile à la fois. Si proche, et pourtant si différente. Sa moitié. Sa simple présence suffit à embraser son âme. Des sentiments enfouis, scellés, enfermés à quadruple-tour dans un coffre d’acier aux multiples chaînes. Toutes ces protections qui volent en éclat. Pulvérisées. Explosées de l’intérieur. Alors à nouveau, son cœur rugit. L’amour et la rancœur. L’affection et la jalousie. La culpabilité et la joie. La colère et la tristesse. Trop d’un coup. Trop d’émotions, de sentiments. Trop de pulsions contradictoires. Elle s’étrangle. Muette. Incapable de parvenir à proférer le moindre son. Elle reste plantée là. La bouche ouverte. Ridicule. Pétrifiée. Alors elle hurle intérieurement. Elle tempête, de toutes ses forces. Un simple mot parvient enfin à jaillir. Presque un murmure, et pourtant si intense. Si chargé d’émotions. Un véritable cri compressé, comprimé. Un nom.

Morgan.

avatar
Contact :
Voir le profil de l'utilisateur



Informations :

Messages : 53
Date d'inscription : 27/10/2014




Kalliope
Chef de la Rébellion


Revenir en haut Aller en bas

Re: Dans les méandres des songes ...

Message par Morgan le Mer 26 Nov - 16:27

L’âme Cimetière.


Les heures vides. Silencieuses. Malheureuses. Grises. Les heures longues. Horribles. Cruelles. Froides. Les jours qui s’allongent. Sa peau que l’on touche. Les scalpels. Les aiguilles. Son sang. Son souffle. Ses lèvres frémissantes. Sans mots. Sans cris. Vides de toute expression. Obra qui parle parfois. Une trahison qu’on ne pardonnera pas. Les jours qui s’allongent. Elle passe de bras en bras. Les jours qui s’allongent. Il n’y a plus de café, plus de chocolat, dans sa chambre il fait si froid. Elle ne peut plus dormir, plus sourire. Elle reste au rebord de sa fenêtre, incapable de sortir. Ses doigts caressent le verre froid, qui refuse de lui obéir, qui refuse de lui ouvrir un chemin vers le ciel. L’espoir est mort, son cœur à l’agonie ravage le silence. Hurlements dans les ténèbres, bruissements sous sa peau, il rugit d’une haine pure, d’une colère violente. Elle aurait pu sortir. Elle aurait pu s’enfuir. Elle aurait pu être libre.

Le cœur Ouvert.


Le désespoir est un lac de verre, un miroir qui reflète son visage. Le désespoir est dans le silence, refugié sous ses pas doux, dans la courbe de son mollet, entre ses orteils nus. Le désespoir rugit, dans l’ombre, dans les mouvements de pale de l’air conditionné, dans les crissements de tissus lorsque les soldats marchent. On la maltraite. On la maltraite. Et elle n’oppose aucune résistance. Le désespoir est dans ses reflets. Celui, furtif, qui glisse sur l’aiguille. Les incessants, sur les murs trop lisses, sur les vitres, trop propres. Le désespoir est derrière les visages. Elle ne les reconnait pas. Plus. Ils la touchent. Elle ne veut plus les voir. Et les cris d’Obra ne sont qu’un murmure a son oreille. « S’il reste une parcelle de magie persistante, nous devons le savoir. Il faut détruire, détruire ce qu’il reste. » Morgan pourrait dire. Il y a rien. Plus rien. Cela fait des années que sa puissance est en lambeaux. Et sa peau blanche, fantomatique est aussi pauvre de couleur et de consistance que la magie de son cœur, la magie de ses ainées.  Son sursaut n’était qu’un sursaut, comme un hoquet d’agonie, comme une dernière brillance avant les ténèbres. Personne ne peut gagner contre Obra. Et surtout pas Elle. Personne n’a d’armes suffisamment malignes pour abattre l’hégémonie des hommes.

Les Paupières Légères.


Un mouvement brusque. On la jette plus fort, on la pousse plus fort. Quelque chose. Plus intense. Quelque chose aux rives de sa peau, qui ne la tire de sa léthargie. Elle tombe. Quelque part. On la porte. Puis une voix, orfèvrerie de glace, qui assèche la nuit. Il fait nuit. Sous les lumières blafardes. Ils la laissent. Dans sa chambre. Elle se relève, fantôme de vie. Elle se relève et glisse jusque la vitre, la vitre en bas, dans le salon, la vitre immense par laquelle elle peut voir le monde. Et là, elle s’assoit, elle pose son front contre la vitre. La vitre fraiche, et elle ferme les yeux. Un instant, un court instant, elle ne peut plus dormir. Un instant, un court instant, d’angoisses et de fureurs. Le monde se déchire sous sa colère, la lumière s’anéantit sous l’assaut des ténèbres, les insectes dévorent les peaux, les corbeaux arrachent les yeux des immaculés, les animaux, fous de douleurs, arrachent les chairs de leurs crocs. Un instant, un court instant. Ses paupières s’entrouvrent, elle ne veut pas. Elle préfère regarder les heures se mourir de l’autre côté de la fenêtre, attendre les jours. Le destin se joue d’elle, elle aurait du être tellement différente. Le passé n’est qu’une sombre farce. Son avenir n’est qu’une moquerie à venir. Il ne lui reste guère d’espoir, guère de chance. Elle n’aurait même pas du être humaine. Elle n’aurait même pas du vivre. Plus rien ne l’accroche à l’humanité.

Chimère d'existence.


Plus rien, sauf Elle. Elle seule. Elle parmi une légion d’hommes, de femmes. Elle seule la rattache au monde. Sur sa peau, le tatouage timide s’encre de nouveau. Mouvant et lent, il esquisse sur son derme la caresse invisible d’une âme qui la cherche. Là-bas, quelque part. Parce qu’elles ne sont pas Deux mais Une, et que, même séparées, elles ne peuvent l’être vraiment. Deux. Parce que, à force de l’oublier, à force d’être l’enfant chéri des Lux, parfois elle s’oublie aussi. Parce que, une magie très ancienne les lient et les enivrent. Parce qu’elles furent faites sœurs et qu’elles furent choisis de Gaia. Parce que, pour elles, fut fait tant de sacrifices qu’elles ont plus de sang sur leurs mains que la blanche colombe qu’est Aurore. Parce qu’elles ne pourraient mourir, sans se revoir, une dernière fois. Parce que, quand bien même Morgan tente à tout prix de l’oublier, sa jumelle reste son ancre, son navire, sa destination.

Lentement, Morgan s’allonge sur le sol froid, qui glace sa peau et gerce ses lèvres. Ses jambes se plient lentement, elle enroule ses bras autour d’elles.  Et, dans l’écrin chaud de sa chevelure, elle rejoint les ombres.

Il y a une lumière, une lumière si forte que ses yeux s’aveuglent, que son souffle est lourd. Il y a une lueur si puissante, qu’elle ne peut pas voir la netteté du monde qui l’entoure. Une lueur terrible, menaçante, la lueur des lux, celle de l’Aura qui la hante depuis qu’elle l’a enfin vue. Une lueur qui blesse sa peau, qui fait frémir ses tatouages. Une lumière qui la met en cage. Et qui lui cache le monde, le monde autour. Il y a des gens qui parlent. Elle ne voit que des masques blancs, que la blancheur de scalpels qui s’approchent.  Que les griffes manucurées des infirmières qui la déshabillent, qui la rhabillent, qui la transportent, qui la lavent, qui la touchent, qui la boivent, du regard, lui ôtant toute substance. Et en même temps, personne ne la voit, personne ne la touche. Son esprit fantasque est obnubilé par la crainte. Il n’y a rien, rien que la lumière blanche qui aveugle ses yeux noirs, qui fait battre son cœur, si fort.


Son cœur. Un autre. Ce n’est pas son rêve, quelque chose est différent. La lumière change, elle devient douce, animale. Un cœur, un autre, qui bat comme un rythme. Une mélodie douce, de plus en plus forte. Un rythme obsédant. Qui raconte une histoire. Elle voit par d’autres yeux. Elle voit d’autres cauchemars. Différents des siens. Parfois, elle aimerait parler. Il ne faut pas combattre les bêtes, il ne faut pas les craindre. Il ne faut pas se battre contre la mort, il ne faut pas lutter pour la vie. Il ne faut pas. Morgan aimerait rassurer cette ombre sans visage qui court, court. Elle aimerait lui dire, lui dire de fuir la tour, la tour blanche. Sa tour. Il faut fuir l’Aura. L’Aura a des crocs bien plus acérés, la magie de l’Aura est bien cruelle, et sa faim dévore des choses bien plus intimes, bien plus profondes.

Son cœur, le sien, celui de Morgan. Il frémit. Qui vient ? Un autre tourment, une nouvelle tempête, un nouvel espoir déchirant ? Qui vient ? Pour elle ? Amène-t-il la tempête, la haine, ou un amour si grand qu’il gonflerait son âme d’espoir jusque la fin des temps ? Dans sa chambre, dans sa tour de verre, Morgan se prépare à sa manière. Même dans ses rêves, elle aime à se revêtir de ses seules puissances. Cette chevelure ancre qu’elle coiffe. Ces yeux noirs qu’elle maquille. Cette robe qui l’habille, qui la fait reine alors qu’elle n’est rien de davantage qu’une esclave, qu’une expérience, qu’une captive, qu’un trophée. Elle se protège, de la manière que lui a apprise Obra, avec le même masque qu’Aurore. Et si le sang Lux ne coule dans ses veines, il dirige ses pensées.

Et puis, Kalliope entre dans sa chambre, comme elle est toujours entrée dans sa vie. Pleine de fracas. Pleine de brutalités. Pleine d’une sauvagerie à peine cachée. La porte s’arrache de ses gongs, la foudre s’abat dans la pièce. Le monde de silence se déchire sous l’ouragan de sa présence. Tant de vie. Tant d’existence. Morgan perds pied. Pour ne pas tomber, elle reste immobile. Pour ne pas frémir, elle cesse de respirer. Pour ne pas pleurer, elle ne sourit pas. Pour ne pas sourire elle se refuse de penser. Est-ce un piège ? Est-ce une expérience ? Est-ce un présent de Gaia ? Et puis, coupant court ses doutes, des lèvres de sa sœur se murmure son nom.

Morgan. Et ce n’est pas le même son, ce n’est pas la même histoire. C’est différent. C’est son nom et en même temps cela ne l’est pas. Elle ne le reconnait pas, elle ne le reconnait plus. Il parle d’une autre femme, d’une autre histoire. Il porte le poids d’une enfance volée. Il porte la nuit, la nuit noire, car au grand jour comme en pleine obscurité, elles n’ont jamais vécue que dans la nuit. Et les lèvres ne les prononcent comme nul autre. Elles n’ont pas la glace tranchante d’Obra, la fascinante froideur d’Aurore, la chaleur des inconnus, l’amour des grands collectionneurs, la haine des  analytiques, l’indifférence des scientifiques. Les lèvres parlent d’une existence, d’une personne dont elle rêve. Les lèvres parlent d’amour. Les lèvres parlent de haine. Les lèvres, pleines de promesses, lui rappellent qui elle aurait du être. Et soudain, ses cheveux coiffés l’insupportent. Soudain elle aimerait retirer le maquillage qui la salie et ôte la robe noire dont le luxe, quelques minutes avants, la rendait si fière. Soudain ses armes se retournent contre elle et se plantent dans sa peau. Devant sa sœur, elle a honte d’être l’objet d’Obra. Et, plus violent encore, le sentiment d’être des Lux brule soudain son ventre. Elle a trahi. Elle a trahi son peuple. Elle a trahi sa sœur.

-Kalli’

Sait-elle aimer ? Morgan ne se souvient plus. Morgan n’a jamais su comment s’aiment les hommes. Inconsciemment sa vieille habitude remonte à la surface. Les tatouages de sa sœur, qu’elle n’avait jamais vue, s’ancrent dans sa peau. Bras jumeaux, cœurs semblables, même sang, et pourtant. Leurs visages ont changés, elles ne sont plus si proches qu’avant. Morgan perçoit dans son image, la femme qu’elle aurait dû vraiment être. Avec une lenteur décomposée,  elle s’approche de cette ombre, observe le dessin de son corps, musclé, entrainé, quand le sien a la faiblesse des oisives. Ses lèvres murmurent.

-Tu es si belle.

Pour ne plus voir cette image qui la blesse, Morgan s’approche davantage et vient chercher la chaleur de sa sœur. Lentement, pour ne pas la faire fuir, elle l’enlace. Liant leurs corps du même lien étonnant, comme quand elles étaient dans le ventre de leurs mères. Sa tête, son front, se dépose doucement contre le sien.

-J’ai tant rêvé que tu viennes. J’ai tant rêvé de toi.  Je t’ai tant attendu.

Ses doigts glissent le long de la chevelure noire de sa sœur.  Dans ce reflet d’elle-même, il lui semble revivre. Et, en même temps, perdre toute force. La femme lui est étrangère et jumelle tout à la fois. C’est trop tard. Quelque chose a changé. C’est trop tard.

-Il ne fallait pas venir. J’ai trahi. C’est de ma faute, tout est de ma faute.

Le père, absent. Les avancées scientifiques, à son insu. La puissance d’Obra, sa propriétaire. Sa docilité.

-Je n’ai rien pu faire, jamais. Peut-être faudrais-tu que tu me tues.

Son souffle s’accélère, sa voix tremble. Elle semble mourir. Ses yeux se ferment, si forts.

-Est-ce pour cela que tu es là ? Pour me punir ? Pour me tuer ?

Et, enfin, sa bouche agonie laisse s’échapper un souffle.

-Je ne me débattrais pas.

Elle ne la regardera pas. Elle ne la regarder pas la tuer.

_________________

avatar
Contact :
Voir le profil de l'utilisateur



Informations :

Messages : 524
Date d'inscription : 15/09/2014
Localisation : Tour Lux




Morgan



Revenir en haut Aller en bas

Re: Dans les méandres des songes ...

Message par Kalliope le Jeu 11 Déc - 16:03

Kalli’. Un seul mot. Une telle importance. Kalli’. Elle. Rien qu’elle. Simplement. Kalli’. Ni plus. Ni moins. Comme avant.Une décennie effacée en quelques sons. En une image. Un reflet fidèle. Presque. Le miroir est déformé. Elle l’aimait, cet enfant sauvage. L’incarnation de Gaïa. De sa sauvagerie. Elle la respectait, autant qu’elle la jalousait. Ce n’était pas cette poupée si fragile. Artificielle. Etrangère. Ces yeux, craintifs. Timides. Ce regard qui fuit le sien. Kalli’ cherche en vain la lueur de ses souvenirs. Rien n’est plus pareil. Elle a changé. Elle aussi. Le miroir s’est mué en fossé. Et pourtant … il y a ces lignes encrées, sur le corps, qui s’animent. Qui répondent à la marque de l’orage. Réflexe ancestral de la puînée. Souvenirs. Esquisse de sourire sur les lèvres de l’aînée. Ses traits se détendent. Le temps qui se ralentit. Distance qui se raccourcit. Moment de grâce. Enchanté. Alors tout vole en éclat. Impact de paroles. Maladroites. Destructrices. Coups de boutoir assénés par les murmures de sa sœur. Non. Non, elle n’est pas belle. Non, elle n’a jamais pu l’être. Guerrière avant d’être fille. Chef avant d’être femme. Personne n’a susurré de douces paroles à  son oreille. Nul regard n’a glissé sur ses formes. Des cicatrices, à l’extérieur, à l’intérieur. Non, elle ne se sent pas belle. Ni d’âme. Ni de corps. La jalousie et la colère se réveillent. Révolte.

Alors elle enlace sa sœur, elle aussi. S’immerge dans sa chaleur. Exorcise sa solitude, sa douleur, sa souffrance. L’orage s’apaise, une fois encore. Elle s’en fout. De tout. Sauf de cette étreinte. Elle tremble. Effrayée par elle-même. Par cette violence qui bouillonne. Par cette jumelle. Les pulsions que sa sœur suscite. Les mots lui brûlent les lèvres. De ses propres rêves. De cette vision, d’antan, qui lui sauva la vie. De ces longues heures, ces jours, ces semaines, ces mois, ces années, à espérer. A tourner en rond, comme un fauve en cage. Mais elle ne veut pas rompre à nouveau ce fragile fragment d’éternité. Une prière, pour la première fois depuis des années. Pour que rien ne vienne le fracasser.

Déflagration, sans commune mesure avec la précédente. Elle tremble encore plus fort. La rage est là. Bouillonnante. Un hurlement qui monte dans sa gorge, dément. NON. NON. Morgan ne peut pas lui dire ça. Ca n’est pas possible. Elle ressent l’impact de chaque déclaration. Presque physique. Comme une série de baffes en pleine trogne. Elle repousse sa sœur. Les tremblements qui s’accentuent. Encore et encore. Elle se dégage de son étreinte. A la limite des spasmes. Les derniers mots. Comme une sentence de mort. Alors elle crie. Un cri, inarticulé, fou. Le ciel se couvre en une fraction de seconde. L’orage gronde. Le tonnerre, au loin. Elle pointe un doigt rageur sur cette moitié qui l’assassine. Des grognements qui s’échappent de sa gorge. Bestiaux. Primitifs. Elle n’essaye même pas de se retenir. Point de tempérament d’acier dans ce monde onirique. Cette protection artificielle ne lui est d’aucun secours. Elle s’étrangle de colère. Et puis les mots se déversent. Torrent discontinu. Violent. Par à-coups.

- Tu n’as pas le droit de dire ça, putain ! Tu … tu ne sais ce que j’ai dû traverser, hein ? Je … Tout ça pour ça ? Merde, merde, j’arrive pas à y croire !

Elle se détourne. Arpente la pièce. Grand pas rageurs. Se retourne vers sa jumelle. Main pointée vers l’extérieur. Vers son foyer. Le leur ? Peut-être plus maintenant.

- Je m’en fous. J’en ai rien à battre de ce que tu penses mériter. Là-bas. Tu vois, là-bas ? Tu te souviens ? Les ruines ? Les gens ? Tu t’en souviens, d’eux ? Eux, ils ont faim. Ils ont peur. Ils sont morts pour te sortir d’ici. Toi ! Toi ! Prêtresse de Gaïa !

Son cœur qui saigne. Qui hurle. Qui conteste ses propres mots. Mais la colère l’étouffe. Le rend inaudible. Continue de croître, impérieuse. Tonnerre qui gronde, à nouveau. Eclair qui déchire le ciel. Plus proche.

- J’aurais pas dû venir ? Mais … mais … on pouvait pas faire autrement, bordel ! Sans la prêtresse, les Blafards nous écrasaient ! Toi, ici, à leur merci, c’était une foutue bombe sur nos crânes ! Sur nous tous ! On serait devenu quoi, sans Gaïa ? Hein ? Si … je sais pas comment, mais par Gaïa, s’ils avaient rompu le lien ? Hein ?

Réponse simple. Rien. Retour au néant. Loin de toute fidélité aveugle envers Gaïa, Kalliope le sait pourtant. Sans cette mère exigeante, parfois cruelle, ils n’auraient plus aucun pouvoir. Plus de tatouages à la puissance primitive. Plus d’hybrides. La forêt, d’amie capricieuse à ennemie farouche. Plus d’abri. Toute cohésion envolée. Sans le symbole de sa sœur. Cruelle ironie. Elle qui l’avait longtemps jalousée, n’a compris qu’adulte. Le poids, écrasant, de ce fardeau. D’incarner quelque chose qui vous dépasse. Immense, même. Qui vous étouffe. Rage, désormais. Contre cette sœur qui abdique, alors qu’elle-même combat. Encore. Et encore. Depuis toujours. Qu’elle s’est accrochée toutes ces années. Qu’elle a renoncé à toute liberté. A sa vie. A ses désirs. A son futur. Tout. Elle a tout sacrifié.

Eclair qui frappe la tour. Traverse le sol. Enragée, comme depuis longtemps. Comme jamais ? Peut-être. Trois enjambées pour rejoindre sa sœur. Sa main qui jaillit, rapide. Fulgurante. Une poigne forte qui se referme sur une mâchoire. Qui pousse. La force à croiser des yeux furieux. Elle ne crie plus. Un ton posé. Froid. Et d’autant plus dangereux. L’œil du cyclone.

-  C’est de ta faute ? Oui. Et alors ? Mourir va tout arranger, peut-être ? Va tout régler ? Si tu crèves, ça va faire revenir papa ? Non. Tu clamses, tout empire. C’est aussi simple que ça. Faudra attendre la prochaine. Combien d’années, hein ? Là, c’est pas ta sœur qui te parle, Morgan. C’est leur chef. Et je te laisserais pas te débiner, encore une fois. Tu comprends ?

Volte-face. Brusque, soudaine. Peur d’elle-même. Dégoût. Elle s’avance jusqu’à la fenêtre à la fenêtre brisée. S’y accoude. Regard vague. Elle voudrait hurler, pleurer, tempêter. Pourquoi ? Pourquoi ça ? Pourquoi est-elle incapable de parler avec son cœur ? Elle voudrait lui dire plus. Beaucoup plus. Foutues responsabilités. Elle ne peut pas faillir. Pas ici. Pas maintenant. Il lui faut être forte. Protéger sa sœur. Y compris d’elle-même. Alors s’il faut agir ainsi pour la sauver … Bien sûr qu’elle s’en chargera.

Soit maudite, Gaïa …

avatar
Contact :
Voir le profil de l'utilisateur



Informations :

Messages : 53
Date d'inscription : 27/10/2014




Kalliope
Chef de la Rébellion


Revenir en haut Aller en bas

Re: Dans les méandres des songes ...

Message par Morgan le Mar 6 Jan - 21:16

La peau de sa sœur, derme fin et intouchable, s’ourle d’une puissance électrique, qui recouvre ses sens, qui germe parfois aux angles, qui s’arque sous une colère et crépite comme un feu doux, profond mais sensible. Morgan, l’instinct sous sa cloche de verre, poupée désenchantée d’un monde brutal, inaccessible, ne ressent les menaces de sa sœur. Mais ses sentiments si forts, si puissants, aux arcs électriques, aux émanations foudroyantes, embrasent son cœur, tout animal. Et cette colère, cette violence à fleur de peau qui rugit dans les yeux de sa jumelle, glisse des tatouages originels et se marie à la copie mouvante de la belle. Les sensations orageuses que couvent un calme apparent, une caresse presque maternelle, bruissent en elles. Et l’indomptable, dans sa tenue de princesse, dans sa cage d’Or et de Blanc, les cheveux lisses, souples, l’œil usé d’avoir tant rêvé de liberté, soulève du bout de ses cils longs toute la lourdeur du monde. La voir, la sentir, même dans un autre monde, même à travers les songes, n’a pas de prix, pas de valeur. L’air épais s’engouffre dans sa gorge fine, fière. Envenime ses poumons, écrase sa cage thoracique. La chaleur des épines blanches qui bruisse dans l'air, éclairs lointains qui éveillent son instinct.

Kalliope sent la forêt. Une odeur douce, cachemire, dissimulée derrière un parfum de femme et les odeurs vives de l’air frais. Kalliope a le parfum sacrosaint de Gaia. De sa famille. Du sang de son sang. Une odeur qui grise la femme sans couleurs, qui l’enivre de douceurs alors que crépite son instinct sur les rives de sa peau. Et ce souffle orageux, cette promesse d’un feu brulant et foudroyant, l’enfant préfère ne pas l’entendre. Morgan n’a plus peur de l’enfer et les éclairs sont peut-être la seule lumière qui déchire son ciel. Les peurs animales lui sont instinctives, son cœur bat plus fort, si fort, qu’il frappe ses poumons et étourdit son souffle. Electrique, entre ses bras tendres, sa jumelle semble prête à exploser. Electrique, orageuse, la tension qui les relie grimpe et les oppose. Son cœur implose, tout à l’intérieur de son corps élégant. Astre sauvage, brutal, qui répond aux battements furieux de son jumeau. Morgan laisse Kalliope s’échapper de l’étreinte écrin de ses bras tendres, de sa peau amoureuse.

A peine relâchée, sa sœur explose. Une vague de mots, de colères, un cri. La colère, Morgan avait oublié. Ce sentiment profond, sauvage, terrible et, à la fois, qui embrase de puissances. Morgan ne le reconnait que du bout des lèvres sans oser le nommer, sans oser faire taire son éternelle rivale, la seule fidèle de Gaia qui ose lui parler sur tous les tons et de toutes les manières. Les éclairs rampent sur le ciel. Epines venimeuses, ils déchirent le satin tendre de ses rêves doux. Sa sœur est là, son monde se retourne. Tout lui échappe. Sa sœur possède son songe, lui vole son calme froid, lent, cérémonieux. La sort de ses gonds. Lui fait ressentir, enfin, quelque chose de fort, de puissant. Si puissant, son âme gémit dans le silence creux de son corps osseux. Morgan se blesse dans les mots grinçants de sa sœur sans douceur. Elle se brise dans ses questions dont elle ne peut pas répondre. Et, aussi, tout à la fois, elle se reconstruit. Les colères jumelles l’empourprent, un sentiment brulant s’abreuve de son silence. Gonfle, en elle. Une bombe. Elle entend le mot, le perçoit. Une bombe. C’est sa sœur, l’incendiaire. L’électricité la parcourt, l’enrobe alors que l’éclair de sa sœur lézarde la tour blanche. Puis cette main qui la touche, qui l’oblige à voir, qui l’oblige à ressentir, toujours plus profondément. Une main froide, glacée, gantée comme celles qui trop souvent la touchent. Un gant de mépris et de colère que la sauvage estime trop indiffèrent pour être supportable. Dans les yeux furieux de sa sœur, elle projette les siens. Noirs encre, insondables. Aux ténèbres si profondes qu’ils avalent toute lumière. Kalliope ose. Alors que même Gaia a endormi l’enfant dans une eau tendre, apaisante. Alors qu’Obra lui évite l’agressivité des inconnus, des inconscients et l’enferme dans une cage de verre inaccessible. Kalliope ose. Porter à son cœur une atteinte si profonde qu’elle reste stupéfaite, piégée dans une colère qui n’est vraiment la sienne. Kalliope ose et ses nerfs à vif s’hérissent. Son orage à elle est silencieux, froid. Des larmes d’encre chutent du ciel. Des larmes noires, lentes, énormes, comme si quelqu’un repeignait leur livre d’images. Comme si la nuit venait. Sans Etoiles. Abyssales.

Sa jumelle lui échappe. Elles n’ont jamais su s’aimer. Que se battre. Et c’est dans la violence qu’elles se retrouvent. Mais la violence de Morgan n'est maintenant plus que dans ses silences. Dans un calme, étourdissant, qui blesserait chaque chose qui vie et espère. Cette violence, elle serait bien incapable de la lui faire subir.

Les larmes noires dévalent le paysage, rayent le décor trop coloré pour la sans vie. L'encre roule autour d'elles, sans les toucher, les engluant dans une noirceur délicate, veloutée, presque tendre.  Un noir qui étouffe la colère de Morgan, qui la déshabille du manteau électrique de frustrations et de manque. Une pluie fraîche lave le noir. Elle grise et nuance le tableau. L'eau jamais ne les touche et son bruit, étrange, n'est pas tant celui des gouttes d'eau sur la terre, mais celui qu'elles font quand elles frappent la grande baie vitrée de Morgan. C'est un bruit de pierre, avec une fraîcheur étonnante. Une pluie qui s'évapore quand elle touche le sol. Et qui ne laisse bientôt plus qu'une nouvelle scène, un nouveau décor, celui des songes de Morgan dans lequel elle enferme sa jumelle. Tentant sur elle comme sur toute autre, de l'ensorceler dans un songe, une image, un mirage. De la prendre au piège de ses tatouages.

C'est un décor sans couleur. Elles sont sur une tour, une tour de pierre. Une mousse d'argent habille quelques unes des vieilles pierres graniteuses. Ci et là, les insectes plats sur les bords grumeleux du dessin, semblent aussi réels que ceux qui couvrent les jambes de Morgan, tatouages d'orfèvres, se mouvant dans l'indifférence de leurs rencontres alors que la copie de ceux de Kalliope s'évanouit dans ses bras. C'est une scène ouverte, un grand escalier, jusque cette pièce sans mur, où elles se tiennent. Kalliope est toujours dos à elle. Dans le velours de son échine, Morgan se dépose. Ses bras viennent entourer sa taille fine. Son menton se dépose sur son épaule alors que leurs cheveux se mélangent. C'est ça qu'elle désire, sa chevelure, déliée sous l'assaut d'une brise tortueuse, dont les fils encre s'allient aux siens. Leur obscurité. Si profonde, si dense, que les reflets du soleil sont blancs, sans couleurs. Leur Noirceur. A elles, puisqu'elles furent faite sœurs de sang et qu'elles naquirent à la même heure.

Au pied de l'escalier, c'est une forêt étrange. Des lianes. Des bêtes. Morgan ne se souvient pas vraiment. Ni des cerfs qui la portaient dont on devine les bois. Ni des lapins frémissants dans la gueule des Lynx. Obra lui a volé sa mémoire, ils l'ont blessés, en profondeur. Mais ils sont là, tous. Son peuple de végétal et d'animal. Les arbres rois, aux visages d'homme. L'Arc en Ciel sans couleur, mais qui brille de tout éclat. Et puis les hommes. Des petites filles, de grands garçons, une femme mère, un vieil homme. Et puis des hommes, le visage flou, la silhouette muette. Des hommes sans ombre. Et même peut-être ce père qu'elle a tué. Invisible dans la foule d'inconnus. Un homme au visage changeant, que Morgan imagine davantage qu'elle ne se souvient. C'est ce qu'elle lui montre. A sa sœur, son âme contraire. Ce qu'elle se rappelle de ce monde là. Et que redessine parfois pour elle, dans le secret de sa paume pâle, Gaia, dans l'espoir qu'elle lui revienne.

Et, enfin, dans le dessin de sa propre cage. Celle dans laquelle elle dort. Au secret, cachée derrière, dans les bras de sa sœur, qui ne pourra pas la juger, les yeux en plein cœur. Enfin, elle parle. Murmure.

-Je ne sais pas, je ne sais plus.
Des visages manquent. j'oublie certaines choses.
Ils me volent ma mémoire, aussi.

Cela pourrait être triste. Mais cela ne l'est pas, plus. Kalliope a asséché sa tristesse sans pourtant la dévêtir de sa douleur. Ce n'est pas triste, c'est sans sentiment. C'est comme un point, à la fin d'une phrase. Les animaux jamais ne se souviennent, vraiment. Seuls les chiens pleurent et se meurent d'amour pour leur maître mort. Les autres, acceptent. Alors, Morgan aussi, d'une certaine manière, elle accepte, avec son instinct tout animal, une vérité cruelle.

-Gaia ne choisit pas que des enfants.
Elle pourrait te choisir Toi.

Puis dans un souffle.
-Je ne suis plus que le spectre de ce que j'aurais du être.

Sa main passe lentement sur ses bras tatoués. Sa moitié est bien présente, contre elle, si chaude, si douce. Et déjà Morgan sent enfler l'espoir en son cœur affamé. La rafale de mots l'attends en retard. Le sens lui est accessible, enfin.

-C'est Elle qui t'envoie, n'est-ce pas ? Je suis heureuse qu'elle t'ait choisi.
Qu'ils t'aient choisi. Montres moi. Montres moi, que je me rappelle.
Montres moi comment vivent nos gens.

Car c'est ce qu'elle a toujours fait, Kalliope, lui apprendre à être humaine.
Et qu'il n'y a qu'elle qui puisse la faire vivre de nouveau d'espoir.

-Descendons de la tour. Je veux voir de tes yeux.

Des yeux noirs. Sombres. Que traversent des éclairs. Les seuls yeux qu'elle ne saurait aimer. Et craindre.

_________________

avatar
Contact :
Voir le profil de l'utilisateur



Informations :

Messages : 524
Date d'inscription : 15/09/2014
Localisation : Tour Lux




Morgan



Revenir en haut Aller en bas

Re: Dans les méandres des songes ...

Message par Kalliope le Lun 26 Jan - 0:25

Étrange. Perturbant. A l'image de sa sœur. Ce décor est familier semble étranger. Cette tour, cette forêt, ces animaux ... déformés. Irréels. Leurs contours incertains. Leur représentation défaillante. Elle contemple la mémoire d'une enfant. D'une sauvageonne trop tôt arrachée. L'histoire d'une vie. Son leitmotiv. Privée de sa famille au berceau. Arrachée aux siens avant d'être pubère. Cloîtrée, emprisonnée, encagée. Alors la tristesse revient. La colère avec, mais faible, si faible ... Un monstrueux et inhumain gâchis. Une guérison impossible. Pire, il y a ce peuple. Non, ces gens. Ces individus.  Ces hommes, ces femmes. Effacés. Trop semblables, trop identiques. Une négation de leur singularité. Leurs visages changeants. Leur absence de détails. Interchangeables. Remplaçables. Insupportable. Alors Kalliope mesure le fossé qui les séparent. Peut-être pour la première fois, consciemment, en adulte. La Prêtresse et la Cheftaine. Émissaire d'une nature universelle et implacable ; meneuse d'hommes et de femmes singuliers et faillibles. Quelques larmes coulent, doucement, en silence. Larmes de rage et d'impuissance. Elle peut se battre face à l'oppression de la Cité. Se démener pour pulvériser cette cage dorée qui emprisonne sa moitié. Mais elle ne pourra jamais combler ce gouffre. Grimace. Un rire silencieux secoue ses épaules. A quoi bon ? C'est la volonté de Gaïa. Que peut faire une pauvre humaine ? Préserver les siens. Envers et contre tout. Face à la violence des Lux, physique comme mentale. Elle serre les dents à l'évocation des tourments de sa sœur. L'anéantissement d'un être. Dans sa chair. Et pire. Dans son essence. Elle voudrait lui hurler ses sentiments. Non, elle ne veut pas de sa place. Jamais. Pas de fardeau supplémentaire. Ni d'inféodation à cette terrible Mère. Aimée autant que crainte. Elle voudrait crier qu'elle n'en veut pas, d'une remplaçante. Si la Cheftaine désire une Prêtresse, Kalliope ne veut que Morgan. Personne d'autre.

Mais elle se tait. Silence. Elle hausse doucement les épaules, pour toute réponse à cette question qui la hante. Depuis toujours. Envoyée par Gaïa ? Peut-être ou pas. Elle n'a jamais su, depuis la vision. Elle n'a jamais demandé. Personne ne lui a répondu. Mais elle s'exécute. Obéit à la requête de sa moitié. Habitude. Elle a toujours été la part humaine de cette étrange entité bicéphale. Alors oui, elle accepte sa tâche. Ramener sa sœur vers les siens ... non, vers les leurs. Même en pensée. Même pour un instant. Qu'importe si l'impulsion vient de Gaïa. Ou de sa sœur. Ou d'elle-même. Ou de ce lien étrange qui les relie. La main hâlée se referme sur le bras pâli. En douceur. Un seul mot. Sans brusquerie.

- Viens.

Elle descend une marche. Une bête se dissipe en contrebas. Une autre. Deux cervidés disparaissent. Encore une. Trois félins s'évaporent. Le rythme s'accélère. Pour chaque bête qui s'efface, un humain retrouve ses contours. Enfin, les pieds des deux sœurs regagnent le sol. Ils sont là. Leur peuple. Kalliope les reconnaît, pour la plupart. Si nombreux. Si différents. Uniques. A chacun ses défauts. Ses qualités. Ses proches. Ses amitiés. Ses aversions. Son métier. Ses loisirs. Alors elle murmure. Un simple mot. Un nom. Une invocation.

- Maison

La scène change. En un instant, comme si elles avaient toujours été là. Là ? La Vieille Gare. Une ruche, bourdonnante d'activité. Juchées sur un toit, elles la surplombent. Kalliope s'assied, entraînant sa compagne. Les jambes pendant dans le vide.

- Regarde.

Elle désigne du doigt un groupe disparate. Tenues grises et noires, camouflages. Hommes et femmes, adultes, de la vingtaine à la quarantaine. Une poignée porte des armes. Fusils et arbalètes. Les autres des bidons, des outres, des jarres. Ensemble disparate de contenants diverses et variés.

- Ils vont chercher de l'eau. C'est vital. Il en faut pour boire. Se nettoyer. Laver. On les escorte, au cas où. Les Blafards rôdent dans le coin. L'ancien puits a été capturé, mais Levyna a trouvé une source. Le nouveau pilier de l'Eau.

Son doigt se dirige vers le grand qui semble diriger les opérations. Le teint basané, musclé, un visage peu engageant. Des yeux bleus perçants, très clairs.

- Solaar. C'est un emmerdeur. Il m'aime pas. Trop jeune, trop femme. Mais il est pro. Fait son taff. Loyal et fiable. Il a une fille qu'il surprotège, et il flippe parce qu'elle commence à s'intéresser aux garçons.

Elle désigne une dizaine d'enfants qui jouent, entre deux wagons rouillés, sous les fils tendus chargés de linge.. Une balle de cuir qui rebondit, qui heurte les vestiges d'un quai. Qui franchit enfin deux boîtes de conserves sous les acclamations et les rires. Elle sourit. Ses traits s'adoucissent. Elle fait enfin son âge. Son regard est presque tendre. Deux femmes surgissent de l'entrée d'un des wagons, écartant les lourds tissus qui font office de porte. Des appels. Le groupe se disperse, quelques uns rentrent à la suite des deux matriarches.

- Ils s'amusent. Mais ils vont devoir grandir. Mûrir. Apprendre à se battre. On ne peut pas les pouponner comme dans la Cité. La vie est dure.

Son sourire se fait triste. Elle pointe du doigt un groupe qui s'exerce. Jeunes. Trop jeunes. Seize années à  peine, quatorze pour la plus jeune. Une quadragénaire borgne leur fait une démonstration, couteau en main, puis ils travaillent en binôme. Lames en bois, pour l'instant. Mais bientôt, l'acier le remplacera.

-Voilà. C'est ça, leur ... notre quotidien. La guerre. Elle est là. Toujours. Même si on ne la voit pas.

Son doigt se dirige successivement vers plusieurs des jeunes.

- Shar. Il voudrait sculpter. Il est doué, en plus. Liouna aime la forêt. Elle espère l'explorer à fond, un jour. Tim adore les tambours. C'est un bon musicien. Shaina n'aime pas la violence. Elle a le potentiel d'un grand soigneur. Mais tout ça, ça vaut que dalle face à un putain de fusil. Une balle, et c'est finit. Plus rien. Enfant, adulte, femme, homme, ça vaut tripette pour les Blafards. Ils tirent. Point.

Elle soupire.

- J'aurais pas assez d'un mois pour tout t'expliquer. Tout te montrer. Te les présenter. C'est ça, ce que je vois. Viens.

Alors elle l'entraîne par une échelle d'incendie. Elles se mêlent à la foule. Ici, un groupe de chasseurs revient, transportant des carcasses de daims. De la viande sèche sur des perchoirs, prête à être fumée. Là-bas, quelques vieillards bavardent en recousant des vêtements. L'un d'eux s'arrête un instant, secoué par une quinte de toux. Ici, un homme invective deux enfants. Le gaspillage n'est pas toléré ici. Plus loin, une trentenaire vêtue de noir est secouée de sanglots. Un adolescent s'approche et la serre dans ses bras. Et là-bas, deux hommes en viennent aux poings. Futilité. Une jeune femme au visage couturé de cicatrices les sépare bientôt. Furieuse. Tous deux se recroquevillent devant sa fureur. Encore là, un homme ivre titube et trébuche sur les rails. Quelques uns passent devant lui, pressés. Ce wagon-ci abrite un herboriste. Des bocaux d'herbes, des jarres aux contenus inconnus, partout sur les étagères. Celui-là abrite trois familles, qui s'entassent à grand-peine. L'espace est rare. Mais la Gare est sure. Personne ne peut en dire autant des alentours. Là, une odeur alléchante flotte dans l'air. Une grande marmite, un bouillon. Des morceaux de viande et de racines y surnagent. Des gens s'attroupent autour. Ici, une quinquagénaire à l'allure autoritaire supervise une citerne. Elle trace quelques marques sur une plaquette d'argile. Kalliope marque l'arrêt.

- Sophia. Notre tante. Elle est ... irremplaçable.

La déambulation reprend. Une petite éternité. Insuffisante pour appréhender la complexité de toutes ces vies. De leur mode de vie. Des sons. Des odeurs. Des images. Des goûts. Des contacts. Fragmentaires, incomplets. Alors Kalliope ralentit. Elle se retourne vers sa sœur. Un visage impassible, neutre. Un masque, alors que l'angoisse lui noue les tripes. Mais ses yeux les trahissent. Elle. Son attente. Son désespoir. La question, muette, qu'elle n'ose poser. La réaction de l'enfant sauvage, de la fille de Gaïa, à cette vision si humaine.

A-t-elle perdu sa sœur à jamais ?

avatar
Contact :
Voir le profil de l'utilisateur



Informations :

Messages : 53
Date d'inscription : 27/10/2014




Kalliope
Chef de la Rébellion


Revenir en haut Aller en bas

Re: Dans les méandres des songes ...

Message par Morgan le Ven 20 Mar - 17:03

Des particules d’acier, des paillettes de plombs, des miettes de fracas. D’un gris métallique, de mille lumières d’un soleil las. Des particules d’étain, aux contours de petits animaux. Comme des souvenirs d’enfant sur des fractures coupantes. Quelques diamants, perles et pierres, précieuses. Des petits fragments, ci et là. Des rêves de constellations, des fantasmes scientifiques, la beauté blanche des nuques droites, dans les robes de satin. Quelques cheveux dorés de sa gracieuse ennemie, lignes d’or qui s’entortillent dans le ciel aux pierres et aux fragments de métal. Des morceaux de bijoux, des présents. Tous les trésors, les petites beautés qu’elle a glané, ci et là, dans l’univers glacé de la dame de fer. Une brise pleine d’espoir, qui passe et glisse le long des cheveux noirs encre. Les éclats s’accrochent, sa chevelure étincelle par endroit. Une brise d’espoir, de la brillance, dans le dessin cruel de son ignorance. Tous ces petits morceaux d’espoir, qui ne lui appartiennent vraiment, mais qui ont fait rêver l’enfant naïf. Une brise d’espoir qui se lève. Qui blesse un peu sa peau toute fine, mais qui ne lui ôte pas la joie d’avoir sa sœur, si proche, qui la prends sous son aile, comme autrefois. Dans le velours de ses plumes fraternelles, elle se dépose et se repose.

Viens. Elle a dit. C’est ce que sa sœur a dit. Kalliope ne parle plus. Plus autant. Comme avant. Mais elle parle la langue sacrosainte des gestes. Cette langue qu’elles partagent, profondément, cette langue du corps. De quand Morgan voyait par les yeux de Kalliope. De quand elles se sont retrouvés, enfin. Cette langue qui les relie quand celle des mots les éloignent chaque fois davantage. Viens. Elle a dit. Et Morgan vient. Il n’est au monde que sa jumelle qui puisse avoir son entière et complète obéissance.

Femme spectrale, dans l’immortel lien qui la relie avec la forêt, elle semble irréelle. Ses doigts, entre ceux de sa jumelle, sont d’un blanc maladif. Sa peau, si blanche, le semble davantage encore qu’à l’accoutumée. Les couleurs ont déserté son visage. Lavé par la pluie, le rose de ses lèvres fut dilué avant de disparaitre. Et ses veines, ses veines que sa peau translucide laisse transparaitre tout à peine n’ont plus le vert eau des nymphes océanes, elle sont devenu grises. D’un gris argenté qui brille parfois, ou s’assombrit, orageux. Les veines marquent les traits de son visage, rehaussent ses pommettes, cernent son regard. Dessin mouvant, alors qu’elle descends les marches dans une élégance glissante, somptueuse et volatile, elle se perd davantage qu’elle ne se retrouve. Les créatures disparaissent. Fauves et petites proies, oiseaux et montures d’autrefois. Les bêtes s’échappent de son imaginaire, chassés par les souvenirs véritables de sa jumelle si violemment humaine. Chacune des marches l’éloignent de la forêt, chacun de ses pas, alors qu’elle descend l’escalier de pierre, lui fait perdre le contrôle sur son rêve. A l’animal, toujours sa sœur préfère l’humain. C’est vrai, c’est l’humain qui est en danger. Les bêtes, elles, n’ont pas à rester sous la bulle froide de l’Aura. Morgan avait oublié, un peu, ces gens.

Morgan a oublié. On oublie vite. Il ne lui reste plus que ses fantasmes d’enfant. De l’adolescence, il ne lui reste que la violence de l’indifférence, les affronts et les humiliations. Elle n’a jamais été vivante qu’avec Kalliope. Pour le reste du monde, elle n’est qu’un symbole. Sa main se sert soudain avec toute la force de ses muscles oisifs autour de la poigne musclée de sa Némésis. La couleur revient sur sa peau. Avec lenteur. Avec détermination. Le rêve change. Ce n’est plus l’univers clair-obscur qu’elle se raconte. Ce n’est plus une palette de gris qui s’étalent et se diluent, à l’infini. Ce n’est plus la vitre qui ne laisse passer que la couleur Or des blondes Lux. C’est quelque chose de réel, de tangible. La toute-puissance de volonté de sa sœur. L’amour inconditionnel que l’enfant sauvage lui porte. Cette main qui la ramène chez les hommes.

Cette main à laquelle elle s’accroche, si fort. Elle n’a plus l’habitude du bruit, des formes qui s’amusent, s’étendent. L’œil s’est endormi dans le paysage plat des structures géométriques d’Obra. L’œil s’émerveille des beautés simples, complexes, époustouflantes de la diversité et du basard. L’œil qui se perds dans les détails, poursuit des ombres et revient sur les lumières. Ses yeux s’écarquillent. Ses paupières battent plus lentement. Il y a tant à voir, à découvrir. Elle regarde. Elle regarde par les yeux de sa sœur, la multitude de couleur. Et alors qu’elle s’assoit à ses côtés, au bord du vide, elle ne ressent nul vertige ou crainte. Sa robe noire a disparu au profit d’un pantalon de cuir, d’un corset qui sert sa taille et qui réchauffe sa peau. Un cuir un peu dur, un cuir un peu vieux, aux odeurs multiples et familières. Oui, Morgan se souvient. Les odeurs reviennent. Ces gens en bas. Tous ces gens. Un jour, il fut un temps, elle les a vus de ses propres yeux.

Et puis, aussi, il y a ceux qu’elle ne connaît pas. Ces visages d’enfant qu’elle découvre. Les visages de jeunes hommes et femmes qui ne ressemblent plus guère à leur bouille d’antan. Levyna. Levyna qu’elle ne connaît pas et qu’elle découvre. La jeune femme est sublime, sa démarche aérienne, volontaire, fait sourire Morgan. Puis ses yeux se voilent. Si Levyna porte la puissance profonde de l’Eau, c’est que Morgan a conduit son père à la mort. Tous, là, si fragile, sous ses yeux. Si plein de vie quand elle mène une existence de vampire. Tous, ils respirent son manque. Tous, ils sont affaiblis par son absence. Tous. Et pourtant, alors qu'elle les voit, Morgan ne se sent en rien identique à eux. Et même Sophia, sang de son sang, lui semble ésotérique. Seule son miroir la lie à ces gens, ces inconnus, ces fantômes de son existence. Seule la présence de sa sœur est suffisamment puissante pour lui rappeler l'humanité et sa cause. Leur cause. La sacro-sainte volonté de Gaia. Morgan ne saurait leur dire non, à toutes les deux.

-Je reviendrais.

Elle souffle, du bout de ses lèvres sombres, alors que ses yeux noirs glissent d’une image à une autre. Elle souffle, avant de reprendre, d’une voix plus grave.

-Peut-être pas demain. Peut-être pas dans un mois ou dans un an. Mais je reviendrais.

Ses lèvres sourient. Ses yeux brillent d'un éclat noir, sombre. Une force profonde et sans lumière. C'est ce qu'elle est, après tout. C’est ce qu'elle ne devrait jamais oublier d'être. La protectrice de tous ses gens, leur symbole et leur guide. Au fond d'elle, maintenant plus que jamais, Morgan sait pourtant que quelque chose s'est brisé, tout à l'intérieur. Quelque chose d'irréparable.

-Et quand je reviendrais. Je me battrais. Pour eux. Pour ton peuple. Pour notre peuple.

Mais que ce quelque chose, que cette nuance brisée, que cette note sans son, cette dissonance, ce n'est plus si grave. Kalliope est là. Kalliope sera toujours là. Et un jour viendra où elle tiendra sa main, en vrai, et qu'à elles deux, elles pourront enfin être une. Cette prêtresse fantasmée qui n'a plus rien des pâleurs de la cité blanche. Cette prêtresse, en colère, qui portera son peuple à la victoire.

Morgan se retourne vers son aînée.

-Je vais te montrer, tout ce que je sais. Tout.

Morgan se saisit de sa main, encore une fois, et elle saute. Là, dans se vide blanc qui s'ouvre sous leurs pieds. Elle saute. Elle n'a plus peur. Ni du blanc, ni du vide. Et les images changent. Les nuances s'éclaircissent. Les images passent, certaines floues, d'autres si rapides qu'il est dur de les percevoir. Morgan a une mémoire étrange, animale, qui garde les sons, les visuels et se défait des sens. Et puis, elle a mentit Morgan, elle ne veut pas tous lui montrer. Elle ne veut pas lui montrer Obra la cruelle sous son masque de gel. Elle ne veut pas lui montrer l'Aurore, l'Aurore saisissante, qui allume cette joie, parfois, dans son cœur las. Elle ne veut pa slui montrer la douleur, les aiguilles, les expériences et tous ses scientifiques sans visages. Non, pas ça. Mais tout le reste, absolument tout le reste. Tous ces souvenirs, que les années préservent et ceux plus flous, plus incertains, d'histoires passées et rangées quelque part, tout au fond du réseau bleuté de neurones brûlés. Dans les vestiges de sa mémoire. Tout.

C'est une tour, une tour si haute, pour la petite fille, qui paraît si petite à l'adulte. Une tour de verre. Sa tour. Il n'y a pas de plans, elle ne sait pas où mènent toutes les portes. Elle ne connaît que quelques chemins. Tous ses chemins, toutes ces données qu'elle amasse chaque jour. Des miettes de plan, tout à peine. Mais elle les montre, une à une. Où mène ce chemin là. Vers où ce couloir l’entraîne. Puis elle montre ses déplacements, irréguliers. Elle montre les soldats qui l'entourent, les armes qu'ils portent, les pouvoirs qu'ils possèdent. Qui disparaissent, eux aussi. Obra veille toujours à que personne l’enfant s'attache. Mais certains reviennent, ensuite. Morgan donne les milliers d'informations minuscules qu'elle connaît. Les phrases, lancées ci et là, à propos du futur de la ville. Des embruns d'amertume, des vagues des craintes, les menaces d'armes plus fortes que Gaia. Morgan tout, et même ce qu'elle ne comprends pas. Et puis, quand c'est fini et que les images changent, que les femmes reviennent à la gare, elle murmure.

-Ne t’inquiètes pas, si tu ne peux pas venir me chercher, je vais trouver une solution.

Il y en a une. Toujours une. Il y a ces idées, qui passent parfois à l'orée de ses pensées. Qui la brûlent déjà. Morgan n'est plus enfant. Morgan est femme. Et il est des armes qu'elle possède maintenant. Des armes cruelles, destructrices. Dont elle pourrait user. Si elle osait. Dont elle devrait user. Et en garder le secret, à jamais. Y penser, juste, du bout des cils, la fait frémir. Soudain elle se réfugie dans les bras de sa jumelle. Cache sous visage dans ses cheveux.

-Je me sens disparaître ma sœur, je crois que ce sera bientôt fini.

Elle la serre si fort, pour ne plus jamais l'oublier.

-Soit forte. Les nôtres comptent sur toi.

Comme plus jamais, sans doute, ils ne compteront sur elle.

_________________

avatar
Contact :
Voir le profil de l'utilisateur



Informations :

Messages : 524
Date d'inscription : 15/09/2014
Localisation : Tour Lux




Morgan



Revenir en haut Aller en bas

Re: Dans les méandres des songes ...

Message par Contenu sponsorisé


Contact :



Informations :





Contenu sponsorisé



Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum