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La main-verte

Message par Waklof Borden le Dim 16 Nov - 15:06

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Waklof Borden, aujourd’hui, 5h30 heures du matin



Beaucoup de dossiers filaient entre les mains du Président-Directeur Général de la BWUR en ce jour automnal, alors qu’au dehors la rosée du matin perlait innocemment sur les vitres de l’immense bâtiment. Mais l’un de ces dossiers en particulier retenait toute son attention. Il y a des semaines de cela, Waklof s’était constitué, via ses nombreux contacts et relations parmi l’élite de la Cité Blanche et ses clients, un nombre de données conséquentes relatant les faits et gestes, ainsi que le caractère, la fonction et les compétences, de plusieurs concitoyens atypiques, qu’il lisait assidûment depuis lors. En effet, ces dossiers constituaient une enquête préliminaire afin de trouver LA perle rare susceptible de l’aider dans son grand projet. Le personnage recherché se devait d’être unique en son genre. Niais, utopiste, bouffon, irresponsable. Trouver pareil phénomène encore accepté au sein de l’élite, et non pas encore exilé dans les décombres, relevait du challenge. Malgré tout Waklof était confiant. Dans toute cette population il se devait bien d’exister au grand minimum quelques déphasés qui puissent répondre à ses attentes. Après tout, il n’était pas particulièrement rare de voir, un beau matin, des gens expulsés de la Cité Blanche. Aussi se devaient-ils de trouver ce type d’individu avant que l’humiliant jugement ne les atteigne.

Et en cette belle matinée brumeuse, le quinquagénaire venait de sélectionner un dossier bien particulier. Un dossier qui relevait toute son attention. Ce dernier éclipsait sans peine tous les autres. Les données le constituant provenaient de quelques-uns de ses employés, ou de leurs connaissances, qui avaient eu à faire de près ou de loin avec cet étrange personnage. Craig Moffat. Dès qu’il avait posé les yeux sur son nom, son intuition lui avait susurré à l’oreille « Non mais tu as vu comment il se prénomme ? Waklof, je te le dis, cet homme-là est le Messie que nous attendions. » A lui seul, son nom était tout un programme. Craig. Quel personnage important, charismatique, froid ou autoritaire oserait porter ce genre de prénom ? Moffat ? Un nom propre que l’on aurait cru sortir tout droit de la bouche encombrée d’un convive essayant de dire une ânerie. Bien qu’il repassa rapidement les autres dossiers en revu, par principe, le choix de Waklof était d’ores et déjà arrêté.

Il rangea soigneusement ses dossiers dans son attaché case, but sa dernière gorgée de lait mélangé à quelques céréales qu’il mâcha soigneusement, puis se leva de sa chaise. Un brouhaha soudain mais éphémère de pieds de chaises raclant précipitamment le sol se fit alors entendre. Tout autour de lui, à plusieurs tables de là, ses employés, aux environs de 200 âmes, venaient de se lever. Sans une remarque, Waklof parcourut l’immense cantine le buste bien droit pour atteindre l’autre bout de la salle afin d’en sortir et de poursuivre ses activités.

« -Bonne journée Monsieur Waklof Borden, dirent gaiement ses employés d’une même voix.

-Merci à vous chers associés. Je vous souhaite une journée productive et pleine d’inspirations, leur répondit le quinquagénaire d’une voix forte qui emplit la pièce, comme il avait coutume de le faire lorsqu’il daignait venir prendre son petit-déjeuner par ici. Espérons que nos profits continuent de croître de cette façon et nous pourrons joyeusement continuer à toucher nos substantielles primes. »


Waklof se dirigea alors vers son bureau, croisant ceux de ses employés qui avaient pris le service très tôt, avant même que l’aube ne point le bout de son nez. Il les salua poliment, et le lui rendirent tout en faisant une petite courbette respectueuse. Waklof prit le temps de nouer le dialogue avec quelques-uns afin de s’enquérir de leur situation personnelle, puis il prit congé non sans leur offrir un sourire chaleureux et en leur souhaitant bonne journée. Il était important de garder avec le maximum de ses employés une entente en bonne intelligence. Cela réduisait drastiquement les risques de fuites, d’absentéisme mal inspiré, ou de déprime. Quand on est bien au sein d’une entreprise, et qu’on a tout à perdre s’il nous venait à l’idée de la quitter ou de la trahir, on y réfléchit à deux fois avant d’accomplir le méfait. De plus, on vient travailler avec entrain et motivation, ce qui se voit sur le chiffre d’affaire. En bref, Waklof avait fait en sorte que la BWUR constitue une entreprise de style familiale sans pour autant être laxiste.

Ici on vivait pour l’entreprise, et on en était heureux. La BWUR était tout pour nous : protectrice, salvatrice, etcetera. Waklof faisait partie de l’un de ses rares PDG à avoir réussi à transformer ses employés, pratiquement sans exception, en braves petits « robots » productifs aussi bien au niveau de la fabrication des produits que de la recherche et du développement. C’était à ce jour sa plus grande réussite, et dans un certain sens sa plus grande fierté. Alors certes, il existait bien quelques récalcitrants, quelques « rebelles ». Mais ils ne faisaient pas long feu. Très vite mis au ban de la société, moralement harcelés de toute parts, et notamment par le service de sa fille Okvaenn, ils sombraient en un instant dans une profonde dépression avant d’opérer un 180° et de se transformer en de véritables fanatiques de la BWUR, prêts à se donner corps et âmes pour leur PDG adulé. Coups de pression, déprime, peur de tout peur, empathie et aide hypocrite constituaient les trois ingrédients principaux de la mixture d’Okvaenn, formée par son père, pour « soigner » les moutons noirs de la société.

Le Président-Directeur Général prit les escaliers et grimpa deux par deux les marches, direction l’étage de son bureau principal. Là, il inséra son attaché caisse dans un coffre-fort compartimenté assez conséquent dans lequel reposait déjà bien des choses, puis se dirigea vers sa chambre, dans la pièce juxtaposant son lieu privilégié de travail. Là il enfila sans perdre un seul instant sa tenue de sport. Il s’octroya une bonne dizaine de minutes d’étirements puis décrocha de sa chambre pour dévaler en petites foulées les marches de l’escalier afin d’atteindre le rez-de-chaussée. Arrivé au point d’accueil, il se dirigea vers l’employée tenant responsable de cette zone.

« -Bonjour Madame Amélie, comment vous portez vous en cette heure matinale ?, demanda le quinquagénaire sportif sur un ton enjoué.

-Je vous remercie Monsieur Waklof Borden, je me porte très bien. C’est toujours une joie de venir ici prendre mon poste de travail. Surtout qu’aujourd’hui nous allons recevoir les délégués de plusieurs groupes pour la signature du contrat de l’AAC. Je trépigne d’impatience de voir défiler tous ces hommes et toutes ces femmes de très haut rang parmi nous, répondit l’employée d’une voix trépidante d’excitation.

-Oui. Assistance Artificielle Contrôlée. Voilà un programme qui a atteint ses objectifs. Et Okvaenn a su mettre en place notre stratégie de façon très habile. Je m’attendais à ce succès. Il y a beaucoup trop d’argent à se faire, et beaucoup trop d’impact potentiel pour que nos élites s’y tiennent à l’écart. Bien, Madame Amélie, une bonne journée à vous, je m’en vais faire mon sport du matin. A plus tard, dit Waklof en appuyant sa dernière phrase d’un petit signe de la main.

-A plus tard Monsieur Waklof Borden, répondit Amélie en se courbant légèrement. »


Sur ce prit-il son départ, direction les arcades. Durant moins d’une heure il avala les kilomètres selon le circuit qu’il s’était fixé, regardant le chronomètre de sa montre à chaque « bip » qui lui signifiait qu’un kilomètre en plus venait d’être parcouru. C’est donc ainsi qu’il pénétra dans les Arcades. Peu de monde, à cette heure. La grande majorité des stores étaient fermés, et seuls les cafés étaient ouverts, depuis peu en vérité. La faible population à cette heure prématurée l’arrangeait, car il ne recherchait pas la compagnie d’un groupe de personnes, mais simplement celle d’un homme en particulier. C’est là que le sujet sur lequel il avait jeté son dévolu se trouvait, avachi sur une chaise, le regard dans le vague fixé vers le ciel, avec cette expression béate qui permettait de ne lever aucun doute quant à son identité. Le prédateur venait de débusquer sa proie. Il ne restait plus qu’à la déguster, patiemment, avec ce pur délice que seule la manipulation savait provoquer. Une sensation exquise.


Lizvolf, quelques jours auparavant, 11h25 du matin



Une rousse d’1m65 élégamment vêtue d’un ensemble constitué d’un haut molletonné beige et d’une jupe s’arrêtant jusqu’en haut des genoux que des bottines masquant ses chevilles venaient compléter, évoluait tranquillement à travers les quartiers blancs. Quartiers dont les rues et ruelles commençaient tout doucement à se vider. En effet les habitants, midi se rapprochant à grands pas,  s’apprêtaient à aller prendre leur repas. La tête de la jeune femme de 33 ans était encore bourdonnante des différentes données qu’elle avait vu défiler devant ses yeux, alors que durant la grande partie de la matinée elle s’était penchée avec son équipe sur les dernières modifications à apporter au PRG-04. Ce « Prototype Robotique de Génération 4 » était le grand accomplissement de la BWUR pour appâter la puissante famille LUX. Le genre d’appât à même d’accomplir le plan de son père en la cité Blanche de la façon la plus efficace et vicieuse. Il lui avait dit qu’avec pareil projet il comptait bien imposer la BWUR comme incontournable au sein de la Cité Blanche, et ainsi la lier très intimement avec la famille LUX. En somme, donner à ses filles, ou à ses petits-enfants, la possibilité un jour de diriger la Cité.

Mais comme toujours son père visait encore plus loin que la plus grande des ambitions qui pouvait naître au sein des esprits de cette bulle protectrice représentée par la Cité. Il voulait nouer des contacts avec les Verts, rien que ça. Être en mesure de lier la famille Borden aux éléments protagonistes des adeptes de Gaia, afin de mettre un terme à cette guerre fratricide dans laquelle depuis trop longtemps chacun gambergeait sans aucune perspective d’évolution.

La jeune femme, tout comme sa sœur jumelle en parallèle, prenait contact depuis quelques jours déjà avec des « cibles » que son père lui avait désigné, afin de compléter les dossiers mis en branle quelques temps auparavant. Et aujourd’hui, elle avait pour mission de poser les bases au sujet d’un individu visiblement très particulier, un certain Craig Moffat. De ce qu’elle en avait vu, cela allait lui changer des boulets précédents. Le type, du moins sur la photo, avait plutôt un visuel sympa. Ce n’était pas une bombe atomique, mais le terme beau gosse n’était pas loin non plus. Au moins cela lui changerait-il du dernier individu qu’elle avait eu à « découvrir » la semaine dernière. Le profil type du mec timide à en mourir, qui avait sûrement du envoyer la sauce dès l’apparition à ses yeux de la femme, branlée comme un fil de fer, et pour couronner le tout, avec un visage assez rebutant. Lizvolf avait dévoilé des trésors d’hypocrisie pour réussir à se le mettre dans la poche, à lui tirer les vers du nez et à accomplir sa mission tout en veillant à éviter qu’il ne la touche pas, sans pour autant le vexer. Mais ce moment, remontant à la semaine passée, était déjà loin, et elle essayait de s’en débarrasser.

La jeune trentenaire, plongée dans ses pensées, manqua de dépasser le lieu qui l’intéressait. Une porte somme toute assez classique parmi les quartiers blancs. Elle tapa trois coups discrets puis attendit patiemment que la porte s’ouvre. Un homme approchant de la quarantaine se dévoila bientôt dans l’entrebâillement de la porte. Lizvolf reconnut aussitôt le personnage de la photo. Un profil pareil on ne l’oublie pas de sitôt.

« -Craig Moffat je présume ? Vous avez cet air si caractéristique qui ne trompe pas. C’est un réel plaisir de venir à la rencontre d’une tête pensante d’aspect si avenante. Cela me change, je peux vous le certifier. Puis-je entrer en votre demeure, Monsieur Craig ? J’ai quelque peu froid et nul doute qu’au vu de la chaleur que votre être dégage, je saurai trouver en votre sein un moyen de retrouver mes couleurs et raviver mes taches de rousseur.


Sans attendre, la main de Lizvolf se porta à la rencontre de celle que sa victime laissait dépasser de la porte, agrippée qu’elle était sur la tranche de l’ouverture. Elle la lui effleura doucement en la regardant attentivement, puis planta son regard dans celui de Craig, avança son buste et rapprocha sa tête, les yeux pétillants de vie et l’aura d’une femme, une vraie, irradiant l’espace.

-Je me présente, Lizvolf Borden, célibataire, éminence grise au service de Waklof Borden, mon père. Je viens vers vous pour solliciter vos précieuses compétences afin d’accomplir une action de premier plan, non pour les questions d’argent qui vous taraudent. Quoique, cela peut être abordé. Nous pourrions vous apporter notre aide en échange de la vôtre. Et sur le plan strictement personnel, j’aimerai beaucoup parler au sujet de la biomécanique que vous semblez particulièrement maîtriser, même si, vu votre apparence, je me doute sans peine que ce n’est pas là le seul sujet que vous maîtrisez avec talent, dit-elle dans un sourire complice.

Aussi souple qu’une féline, Lizvolf se glissa dans l’ouverture de la porte que Craig avait inconsciemment agrandit, un tantinet déstabilisé par ce qui lui tombait dessus. Leurs deux corps se frôlèrent, les lèvres de la jeune trentenaire passèrent à un cheveu de celles de Craig qui suivait de ses yeux gourmands les mouvements de la jeune femme. Une fois à l’intérieur, de la maison, Lizvolf se débarrassa langoureusement de son manteau molletonné qui descendit le long de ses épaules puis jusqu’au bas de son dos dans une gestuelle hypnotique, révélant une chemisette d’un bleu turquoise épousant parfaitement ses formes appréciables. Craig semblait à deux doigts d’envoyer la sauce et de céder à une euphorie ma foi très naturelle. Néanmoins, aucune des deux parties n'entreprit la moindre action propre à déchaîner sans retour la passion d'un homme pour une femme et vice-versa. Lizvolf se retourna vers son hôte :

-Monsieur Craig Moffat, j’ai une proposition que vous ne pouvez refuser, si vous vous souciez un tant soit peu du sort de ce monde et que vous aspirez à une vie débarrassée de toute menace abrutie dispensée par nos congénères peu lucides. Vous accepterez avec joie, si vous voulez mettre fin à cette guerre fratricide stupide. Si au fond de vous se cache un homme avide de justice. »



Waklof, aujourd’hui, 7h08 du matin



Le postérieur du coureur vint se poser sur l’assise de la chaise libre bordant la table sur laquelle l’avant-bras de sa victime était apposé. En face de lui, Craig Moffat leva un sourcil interrogateur, sans aucune pression. Waklof devina sans effort le sujet de son étonnement, et coupa court.

« -Lizvolf est actuellement occupée à développer une création de mon esprit dans notre bâtiment. J’ai donc pris sur mon temps de course pour venir vers vous et remplir la fonction qui était la sienne. Je sais que vous connaissez déjà toutes mes intentions, elle m’a relaté votre rencontre, vos échanges, et j'en passe. Bref, elle m'a transmit ce qu'il faut pour me donner les éléments nécessaire à notre interaction, ne pouvant venir. Et dès à présent sachez mon enthousiasme quand à savoir qu’un personnage de votre caractère accepte de se joindre à nous et à ce que nous avons prévu d'accomplir.

Waklof laissa l’air suspendu à ses paroles, le temps qu’un serveur vienne déposer une tasse de café auprès du dénommé Craig. Le serveur se retourna vers le nouveau venu en lui demandant poliment ce qu’il lui siérait le plus comme consommation. Le quinquagénaire le salua poliment puis lui demanda un chocolat chaud dans un mug. Une fois le serveur partit, Waklof poursuivit, tandis qu’en face de lui le bientôt quarantenaire laissait un soupir de déception passer les portes de ses lèvres. Ah... Sa fille. Douée elle était, à n'en pas douter, comme lui il fut un temps.

-Vous la reverrez, ne vous faites pas de mouron pour ça Craig, le rassura-t-il. Je peux vous appeler Craig ? Vous pourrez m’appeler Wak, inutile de s’encombrer davantage du protocole mal inspiré qu’ont érigé les pètes secs de cette Ville. Et tutoyons nous, après tout, je ne suis certes pas ma fille, et nous ne nouerons jamais rapport aussi étroit, mais cela sera plus facile, surtout que nous partageons le même idéal en fin de compte. Alors, acceptes-tu notre proposition ?

Le dénommé Craig Moffat ne se pressait guère pour répondre à la question, sûrement du à la déception de son rendez-vous manqué. La manipulation prenait ainsi profondément racine en lui. Car cet état émotionnel était celui-là même recherché par Waklof pour développer son emprise sur le bonhomme. Il suffisait dès lors de lui promettre quelques dégustations mineures pour le jeter complétement dans son réseau tentaculaire, sans même qu'il en prenne réellement conscience. De l'y fixer et de ne jamais le lâcher... Jusqu'à ce qu'il devienne inutile. Ou dangereux. Le machiavélique personnage en profita pour poursuivre, lançant sa dernière tirade censée achever du même coup sa victime, de le faire pencher de son côté. De lui mettre le pied dans un bourbier dont il n'avait aucune idée.

-Vois-tu, je n’ai pas tes compétences de nonchalance, malheureusement. Tu es exactement le personnage qui saura nous sortir de cette nasse. Seul toi, grâce à ton caractère que j’admire est en mesure de LES convaincre sans s’embarrasser d’attentions inutiles qui ralentiraient le processus. Nous n’avons pas le temps pour ces détails improductifs. Je sais à quel point vous êtes social et charmeur, malgré ce que l’on peut dire de vous. Ma fille n’est pas restée insensible à votre personnage. Et je sais Ô combien il est difficile de la séduire, déçu qu’elle est par les gens rencontré durant sa brève existence. Mais nous parlerons de cela plus tard. Le sujet qui nous intéresse : Êtes-vous prêt à vous lancer à SA recherche, à nouer le premier contact, et à LA mettre en confiance, pour que je puisse à mon tour m’approcher d’ELLE sans danger aucun, et sceller des accords profitables pour nous tous ? Lizvolf vous accompagnera lors de cette excursion, cela va de soi. Je ne vais point vous laisser seul. Je m’investis moi aussi voyez-vous. Et puis je suis sûr que de vivre cette aventure à vos côtés lui ferait le plus grand bien, et la rendrait bienheureuse. »

Waklof attendit la réponse du dénommé Craig, impatient de constater s’il allait donner dans le mille sans attendre, ou bien allait-il le surprendre et poser des conditions. Le quinquagénaire savait qu’il n’était jamais aisé de mener des négociations, il y avait toujours des imprévus, surtout au sujet de négociations aussi importantes, car susceptibles de changer tout un monde. Mais bon, il faut dire qu’il n’était guère difficile de bien cerner pareil personnage…

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"Le but de toute vie, c'est la mort."
Sigmund Freud.

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Waklof Borden
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Re: La main-verte

Message par Craig Moffat le Lun 17 Nov - 3:33


5h30 je dors. Il faut être fou pour être réveillé à cette heure-ci.

Ça m’étonnerait fort que mon cul soit une perle rare. Si je suis marginal, c’est pour qu’on me laisse tranquille voyez. J’sais pas si j’ai une tronche de Messie. Par contre, mégalo, je me prends pour un Dieu. Ton Dieu. T’en qu’à faire. Ça aussi, c’est pour qu’on me fasse pas chier. En fait, je fais chier pour ne pas qu’on me fasse chier. Ça marche, non ?    

Moffat c’est un très joli nom. C’est le nom de mon papa. On critique pas mon papa. Et, franchement, c’est très facile à prononcer : MO-FAT. Le nom ne fait pas l’homme de toute manière. Il ne l’a jamais fait. Ça se saurait sinon. On se fait un nom. On connaît mon nom pour avoir hacké les meilleurs systèmes de la Cité Blanche. Sans moi, ils n’amélioreraient pas la sécurité de leurs systèmes.

Je ne prends pas pour un Dieu en fait. Je me prends pour quelqu’un qui en a quelque chose à faire de l’humanité avec dans l’éventualité d’y participer par mon intelligence – parce que je le suis – intelligent. Et de là, qui doit survivre pour le mettre aux services des autres. C’est juste que, ça me trou le cul de le dire, que l’ironie, les sarcasmes et tout le reste, me permettent de ne pas l’avouer. En fait, si ça se trouve, je suis une bonne poire. Mon caractère de merde, ça m’éloigne des autres avec qui je n’ai pas envie de parler parce que je n’ai rien à dire. Je suis un mouton noir. Je suis anti-armée et donc armée blanche. Ils n’ont pas réussi à sauver mon père. Je ne leur dois rien. Cependant, j’ai une éthique : ils sauvent et préservent la nature humaine, alors, je les tolère. J’ai une dévotion sans égal à Aura. « Loué soit l’Aura. Loué soit Gaïa ». Sauf que, pour Gaïa, je ne le dis pas. Exempt de la force de Gaïa, nous ne serions même pas de ce monde. En ce qui concerne l’Aura, j’y vois ma raison de vivre, sans trop encore comprendre pourquoi. Ça se saurait si on pouvait s’auto-analyser ! On va dire que j’ai un faible pour les technologies. Il faut dire que, la technologie, il n’y a pas meilleur refuge, et, longtemps je ne me suis jamais senti chez moi, à ma place.  

Je n’ai pas de chez moi.

Encore ce rêve. Une plage. Sable blanc. Je marche. Je n’arrive pas à dessiner la mer dans mon esprit. Je ne sais pas ce que c’est. Une étendue d’eau il paraît. De l’eau salée. Quelque chose que je ne verrai jamais de mes propres eux. Je me réveille. J’ouvre les yeux. Je ne me sens pas chez moi. Je ne dis pas mots. Le silence. Il m’accompagne. Mes lèvres son sèches. Je n’ai pas traversé mon lit cette fois. Bonne chose. Je m’assois sur le lit. Pourquoi je n’arrive pas à dire « mon » lit ? Je ne me sens plus chez moi. Je me lève. Il est 8-9h. J’ouvre le frigo. Un mini frigo. Je baille. J’attrape une bière. Bière dès le matin. Oui. Et je m’en fou. Je la pose sur une table. Je vais au placard pour aller chercher des pilules nutritives. Je n’ai pas envie de manger. Je m’assois à cette table. Je me gratte mes cheveux ébouriffés. J’ouvre cannette. Je la bois. Enfin… Je crois. Mon corps devint intangible. La bière coule sur la chaise. Je la repose. Mon corps devint de nouveau saisissable. Je baisse la tête. Je serre la canette de plus en plus. Ceci est mon quotidien. J’ai envie de crier, de hurler, de maudire… de vomir. Je cherche à lutter contre moi-même. Je ne sais pourquoi. Peut-être pour me sentir vivre. Peut-être parce que je n’ai rien d’autre à faire. Je me lève. On pourrait croire que je me suis pissé dessus désormais. Je passe donc à la douche. Moi et mon caleçon que je retire donc pour me laver. Je gobe une pilule nutritive au passage – histoire de « manger ».

Je passe sous l’eau. Je songe de nouveau à ce rêve. Et si je pouvais sortir de l’Aura ? Jusqu’où j’irai ? Jusqu'où je pourrai aller ? Je ne tue pas le temps sous la douche. Je préserve les ressources. Je coupe l’eau et sors – me sèche d’une serviette pour la jeter non loin de là. Je passe les mains sur le visage. Miroir un peu abîmé en face sur ma tronche. J’ouvre le robinet et me brosse les dents. Ouais. Je me brosse les dents à poil. Je ne suis pas pudique. Et par ailleurs, si vous voulez tout savoir, je sors de la salle de bain, toujours à poil, pour aller voir ma serre de plantes tout en me brossant les dents. Je fais pousser des trucs. On aura toujours besoin de choses vertes pour respirer en ce monde. Je veille à ce que mes plantes se portent bien. Je n’ai qu’à zyeuter de-ci de-là. Je me brosse toujours les dents que la pâte de dentifrice commence à bien prendre bouche. Je retourne dans la salle de bain pour cracher ça et rincer. Je m’habille. T-shirt/jean. Je ne me prends pas le chou. Je prends ma besace et sort de cette piaule – je dois me rendre au travail. Je bosse dans une entreprise. Je suis expert en armes biochimiques.      

Je suis aussi scientifique mercenaire. En cette entreprise, ils me paient pour mon travail et des prestations, que je suis assez libre et indépendant. J’arrive. Je snobe mes collègues. Je me rends à mon bureau. A peine j’arrive, on me met des dossiers sur la table, l’air de dire que je suis en retard, d’autant plus que, ma pause du midi est à peine dans quelques heures. Je regarde les dossiers : plans de conception pour un nouveau prototype. Je dois expertiser. Je prends un crayon et le tournoie dans la main entre pouce et index. J’écris les choses à corriger. Je commence par une annotation, puis deux, puis trois, puis ne m’arrête plus. J’ai la plaie que mon cerveau pense sans arrêts. Quelques heures plus tard, on frappe à ma porte, que je somnole sur ma chaise. On me réveille par le toc-toc. Je me lève. Je mets ma veste en cuir et je donne les dossiers sans rien dire. Il est l’heure de la pause déjeuner je présume. Le type feuillette le dossier et, il sourit, parce que, il a bien raison : je lui illumine sa journée ! J’ai trouvé ce qu’il n’avait pas trouvé. Il me lance un merci. Brave type. Il n’a pas encore compris qu’avec moi ça ne servait à rien. C'est sympa de sa part, mais je suis hermétique à la politesse et aux compliments. Je retourne au truc qui sert de « chez-moi ». Il est 11h. Ouais. On me laisse des horaires à gérer moi-même. Tant que je fais mon travail d’expertise !

Je lance ma besace sur la table. Je vais à mon mini-frigo. Je sors une pilule nutritive. Je sors une bière. Toute ma vie et mes journées : répétitions. Une boucle de programmation. J’ouvre ma canette. J’hésite un instant. Je la prends. Je la bois…Ça passe. Je la repose. Je gobe ma pilule nutritive. Je m’assois et sort des dossiers de ma besace. En buvant ma bière, je les consulte. Je rote. Qu’est-ce que j’en ai à foutre. Je suis tout seul ici. Je sors un stylo de ma besace et commence à annoter. Je tue mon existence à la besogne. Et… j’entends frapper. Je hausse les sourcils. Je n’ai rendez-vous avec personne que je sache. Je bois de nouveau une gorgée de bière. Bref. Je prends mon temps. Je repose ma canette. Je lance mon stylo à encre rechargeable sur la table en guise de bureau ; et je vais voir cela.  

J’ouvre. Une jolie rousse sur le pas de porte. J’ai la tête ailleurs pour comprendre ce qu’il se passe tout d'un coup. Si j'avais su, j'aurai acheté des préservatifs ! Je déconne. Wouah ! Mais elle parle beaucoup trop celle-là ! Je ne relève que ce qui m’intéresse : si elle peut rentrer chez moi ? « Non. » Que je lui réponds. Mais, elle s’avance et fait je ne sais quoi à chercher à me tripoter (enfin j'exagère - laissez moi fantasmer !) Hé ! Au viol quoi ! Elle approche quelque peu de moi que je lui rétorque ironique « C’est Noël ou quoi ? ». Ma façon de la repousser et de lui préciser que je ne suis pas né de la dernière pluie. Quelque chose de ce genre. Bon, je dis ça aussi, parce que, bah, elle a son charme la nénette rouquine. Cependant, PERSONNE ne rentre dans le truc qui sert de chez moi. Elle me dit qu’elle se prénomme Lizvolf – et insiste sur son statut de célibat. Ça, si c’est pour te valoriser, sache que je n’en ai rien à carrer poupée. J’ai déjà été l’amant de femme mariée pour ta gouverne. « Waklof Borden ? » Quoi ? Comment elle sait que j’ai des problèmes d’argent ?! Elle me parle de mon travail et enquille sur le fait qu’elle veut me sauter – mais avec les formes. « La biomécanique, c’est bien aussi. Je ne baise pas à 11h. » Et, surtout, je ne baise pas comme ça. Question de « corps ». Mon corps ne… Enfin bref !

Toutefois, cette obstinée arrive à percér une mêlée dans mon antre. J’avais un peu plus ouvert sans me rendre compte. Faut dire qu’elle avait son charme et puis – elle m’assommait à trop parler ! Je ne comprends pas les gens qui mettent les formes. Dis-le et on baise. « Hé ! » que je tente de lui lancer pour lui prévenir qu’elle n’a pas à ENTRER ICI. Cependant, ses lèvres s’approchent et elle passe main dans mes cheveux. Mon corps, je le sens, se mue comme intangible, mais je résiste à cette mue. Je ne veux pas lui dévoiler ma mutation. Moi et mon corps, on se met d'accord là-dessus. Je suis alors perturbé que je ne me préoccupe pas qu’elle rentre. Elle entre et blablate. Elle parle de mettre fin à une guerre fratricide dite stupide. Je regarde un peu partout, de peur qu’on ait mis des micros ici, pour me piéger, et me faire dire que je suis un traitre – ou je ne sais quoi. Oui, je suis un peu parano ! « Vous n'y allez pas de mains mortes ». Pour tout : rentrer chez moi, m’amadouer par la chair, prononcer des termes qui pourraient me faire espionner par l’armée blanche… « Ok.» Je passe main sur ma tempe. « Bon. J’irai voir votre père. Expliquez-moi ce que je dois savoir et, s’il vous plait, sortez d’ici. Je n’aime pas qu’on rentre ici. » Je ne souhaite pas qu’on voit ma serre… !! Et je n'aime pas. Je ne veux pas qu'on me connaisse. Je fais l'amour chez les femmes avec qui je fais l'amour voyez-vous - enfin avec qui j'ai des relations sexuelles quoi !

**

Vers 7h donc. Je vais voir ce Waklof qui m’envoie sa fille. Je ne trouve pas ça très éthique mais bon, pourquoi pas ! Oui, je me méfie qu'elle m'ait trouvé à son goût. Je veux dire : je n'ai pas une tronche de bon parti ! Mais bon, why not ! Je lève un sourcil inquisiteur. Je n’ai pas pris soin de passer un coup de fil à mon entreprise – de toute façon – j’y bosse en tant que consultant – même si, ils m’ont filé un bureau, parce que je suis « associable », et que j’ai besoin d’être seul pour réfléchir et travailler. Bref, ils ont en tous cas l’habitude que je ne me pointe pas par moments. Ça ne les inquiète pas plus que cela.  

Vous courez papi ? Très aimable à vous de prendre du temps sur votre temps de course. Je dois prendre cela comme une faveur ? Ça et votre fille ? Il me flatte ? Ce n’est pas utile monsieur. Enfin, j’imagine que c’est le truc classique de mondanité. Ça ne fait pas de mal de se laisser flatter son égo.  

« Si vous le dites. »

Un serveur dépose du café. Ah ! Ils ont un bon personnel. Je regarde le café. Un café bien noir. Le PDG commande un chocolat chaud. Je lève les yeux vers lui. Sérieux ? Et avec un nuage de lait papi ? Je soupire pour sa commande. Il a cru pour sa fille je crois bien. Je hausse les épaules. Je ne l’ai pas touché sa fille. C’est peut-être ça qui l’a séduit. J’ai joué les inaccessibles. Je ne suis pas en manque. Et, merde, je ne baise pas à 11h ! Il me demande si je peux l’appeler Craig, et que je l’appelle Wak, et si on pouvait se tutoyer, parce que, le protocole, c’est chiant. Je te confirme Wak. C’est chiant le protocole. Je bois un peu de café tout en l'écoutant. J'imagine qu'il n'est pas empoisonné, hein ? Je dépose la tasse.  

« Ça me va Wak. Je ne suis pas protocole. »    

Il enquille sur le vrai cœur de la chose : sa proposition. J’attends qu’il développe. J’avoue que je suis un peu perdu. Je sais des trucs, mais il y a des zones d’ombres. Il dévoile un peu plus son projet. Dans son discours des « Les » « La » « Elle ». Il en parle comme si c’était un étranger je trouve !; et, je dois dire que, je n’aime pas ça, parce que c’est UNE adepte de Gaïa, c’est ça, hein ? Et vous voulez faire une exposition universelle aussi ? Allez, calme toi Craig, c’est l’opportunité rêvée pour tenter quelque chose, de faire rencontrer les deux peuples. Je fronce un sourcil sur ces déterminants bien prononcés – trop – qui ont tendance à distinguer – repousser - instaurer des clans - mais, peut-être veut-il juste insister sur ELLE comme une mission. On me propose donc d’aller à la recherche d’une adepte de Gaïa, si j'avais bien tout capté, et, la rouquine, Lizvolf, m’accompagnerait. Je fais une moue qui acquiesce. Être autorisé à quitter l’Aura, à bosser à l’extérieur, à rentrer en contact avec les adeptes de Gaïa, engagé par un PDG – qui j’espère tiendra ses responsabilités vis-à-vis de moi, ça me va bien.    

« Très bien c'est parfait. Lizvolf n’est pas obligé de m’accompagner vous savez. Je ne voudrai pas ralentir son travail. » Je me souviens qu’il m’a parlé de sa besogne dans l’entreprise, sur des projets de la robotique « Et puis, je travaille très souvent en solitaire.» Je ne veux pas quelqu’un dans mes pattes !! Et elle parle trop. Et elle me touche trop. Et elle est rentre-dedans et elle a des mots forts et bien tranchés. Hé ! Ce n'est pas votre fille pour rien en fait. Enfin bref ! Cependant, peut-être refusera-t-il ? Et m’imposera-t-il sa fille ? Peut-être que j'ai besoin de protection. Je ne sais pas encore à vrai dire. Parfois, je me sens trop inaccessible ! Ça me jouera des tours. « Je commence quand ? Je vais être payé combien ? » La paie ça compte ! Surtout pour quelqu’un qui a des dettes d’argent ! Et, le pire, c’est que je ne sais même pas à qui. Je reste avant tout un mercenaire !!! Je parle donc salaire. Je bosse pour le plus offrant moi monsieur. Et, du coup, j’enquille. « J’aurai une prime de risque, non ? Vous financez le matériel ? Je vous fais une liste. Il me faut bien du matériel pour prélever des trucs et, ... » J’ajouterai des trucs pour moi !!! « ... je ne sais pas comment vous, enfin tu, vois les choses, je ne veux pas d’armes pour ma part. »  Je pars du principe qu’on y va en diplomatie et en « paix ». Je ne souhaite pas paraître hostile. Ça me paraît logique mais, il vaut mieux en parler et se mettre d'accord là-dessus. Dois-je d'ailleurs m'inquiéter que l'Armée blanche ne paraît pas au courant ? Mh, laissez-moi réfléchir : rien à ciré ! « Où dois-je me rendre pour entamer les recherches ? Tu souhaites que je démarre dans un endroit particulier que tu as repéré ? Je vais avoir une autorisation spéciale pour quitter la Cité Blanche et l’Aura ? » Et ça, ça papi, c’est vraiment ce qui m’intéresse, et ce qui m’a fait venir à toi et accepter ta proposition direct. Je peux même t'embrasser sur la joue pour ça. Bien que, je ne le ferai pas. Ça me fait bizarre de me dire que je vais quitter l'Aura un moment... Vais-je alors peu à peu me tourner vers Gaïa...? Hé ! Pourquoi je pense ça ??!


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Re: La main-verte

Message par Kalliope le Dim 23 Nov - 21:10

Lumière du jour. Elle émerge doucement. Embrumée. Ensommeillée. Elle grommelle en s’arrachant à regret aux bras de Morphée. Se redresse dans son lit. Sa couche serait plus exact. Pas de meuble. Un simple matelas gonflable. Le contraire serait indécent pour son peuple. Et le luxe n’est pas dans ses habitudes. Le confort excessif n’est que source de malaise. Elle quitte avec un frisson de regret son duvet, ses couvertures de laine. Frais. L’air se refroidit. L’hiver sera bientôt là. Bientôt. Elle s’habille rapidement. Pantalon, tee-shirt, veste, nuances de gris, motif de camouflage. Coupe et allure militaire. Usés, reprisés, tâchés. Chaussures de marche, même teinte, même air fatigué. Cheveux nattés, enroulés, fixés. Rapide toilette, débarbouillage. Elle décroche la boîte suspendue au plafond. Pain, viande séchée, fruits secs, fromage, viennent rejoindre une gourde au fond d’un sac. Couteau, pistolet, à la ceinture. Poignard à l’avant-bras. Préparatifs ordinaires, pour une journée normale dans les Décombres. Un petit déjeuner rapide s’ensuit. Bouillie de céréales, œuf, pomme. Elle s’étire en soupirant et franchit enfin le seuil. Le travail n’attend pas. Mais celui-là, elle s’en passerait volontiers …

Kalliope étouffe un bâillement monumental. De justesse. La séance est fastidieuse. Carrément chiante, si elle devait la décrire avec ses mots. Mais la gestion des stocks est vitale. Gaïa lui pardonne, elle délègue cette obligation autant que possible. Mais il lui faut bien contrôler. Inspecter. Ponctuellement. Eviter qu’un relâchement bien humain ne s’installe. Ou pire. Détournements. Malversations. Inacceptables, pas seulement éthiquement. La solidarité est la clé de voûte. Pas de place pour que le doute puisse s'épanouir sans nuire. Alors le chat se manifeste. Surveille les souris. Leur fait savoir sa présence. Quand bien même ledit félin s’ennuie à mourir … Tout y passe. Nourriture. Médicaments. Armes. Vêtements. Munitions. Réserves d’eau potable. Alcool. Fournitures variées. Une longue heure de chiffres, de noms, de données. Très longues. Trop longues. Maigre consolation, pas d’irrégularité flagrante. Quelques écarts, infimes, inévitables pour ce qui n’est pas une armée régulière. Alors elle laisse filer. Sévérité excessive rime avec improductive. Inutile. Elle les félicite même. Le petit groupe réuni autour de la table se disperse avec un soulagement général, perceptible. Seuls restent la cheftaine et sa tante. Regard complice. Ironique.

- Tu t’améliores, Kall’. Tu ne t’es pas décroché la mâchoire, cette fois …

Kalliope rit doucement. Et puis la question pointe. Elles sont seules. C’est un bon moment. Aucune faille n’est permise en public. Mais sa tante la connaît. Un peu. Mieux que quiconque, en tout cas. A l’exception de sa moitié, bien sûr …  Elle voudrait tant lui demander comment l’Ancienne a tenu bon. Face aux réunions, interminables. Aux mesquineries. Aux emmerdes. Aux coups fourrés. Aux compromis. Pourquoi elle n’a jamais dit merde, à tout ça. Envoyer bouler, tout plaquer. Mais les mots ne franchissent pas ces lèvres. Piégée dans son rôle. L’éventualité, l’idée même d’abandonner lui est odieuse. Intolérable. Alors elle se tait. Qu’importe, au final. Elle y est, à ce poste. Elle y restera, tant qu’elle ne sera pas complète. S’arrêter de lutter ? Impossible. C’est un besoin primal. Instinctif. Affamée. Assoiffée. Asphyxiée. Un mélange des trois. Elle étouffe, amputée, incomplète. Alors elle parle. Elle joue son rôle. Triste scène, où l’interlocutrice n’est pas dupe. Mais elle n’abaisse pas le masque.

- J’ai eu un bon prof’, c’est tout ... Suite du programme ? Les rapports d’éclaireurs, je parie ?

- Exact. La patrouille de Sarh a rencontré un escadron de Blafs’. Des réguliers. D.I, secteur 4. On les a repoussés. Cinq morts. Deux chez nous. Eris a localisé trois escadrons de réguliers. D.E, au Nord-Est. Il les garde à l’œil, mais il ne juge pas la menace sérieuse pour l’instant. Seth a repéré des mouvements dans les D.E, Sud, mais …

Longue litanie. De noms. La guerre est là. Escarmouches. Accrochages. Numériquement ? Rien. Une poignée, chaque jour. Insignifiant, statistiquement. Mais il y a ces noms. Ces visages. Elle les connaît. Ses frères. Ses sœurs. Ses enfants, presque. C’est elle qui en est responsable. Elle qui les dirige. Elle qui ordonne. Et son fardeau s’alourdit encore un peu plus. De ces quelques noms. Comme chaque jour que Gaïa fait. Une journée ordinaire dans les Décombres.

- … et le groupe de Livia a réussi à ramener un gradé. Ils sont en chemin …

Sophia s’interrompt. Question muette. Compréhension mutuelle. Le combat est une chose, mais ça … Le besoin d’information est vital. Sa nièce prend une profonde inspiration. Ce n’est jamais facile d’ordonner une mise à mort. Froidement. Mais décider de ça ... c’est encore pire. Elle hésite une fraction de seconde. Bouffée de mépris. De haine. Contre ses véritables adversaires. Contre les Lux, et leur clique de planqués. Éphémère, qui s’évapore aussitôt. Elle acquiesce de la tête. Vivement. Un simple geste, qui vaut condamnation. C’est la loi de la guerre. De leur guerre. Pas de quartier. Pas de sentiments. Comment se le permettre, alors qu’ils luttent à armes inégales ?

Les heures passent. Tourbillon frénétique. Images, odeurs, sons, mêlés. Sang. Râles de blessés. La puanteur d’un cataplasme. Le contact d’une main dans la sienne, ferme, puis qui s’amollit brusquement. Un lit qui se vide. Un linceul. Des mots qu’elle prononce. Vidés de leur sens, à force d’avoir été répétés. Une table sur laquelle elle cogne du point. La voix d’un homme, colérique. La sienne, enragée. Des regards qui s’affrontent. Ambiance orageuse. Un coup de poing qui se répercute dans son poignet. Phalanges ébréchées. Sa voix qui claque, cinglante, sous les yeux des témoins. Pas un ne moufte. Un réaction violente, mais justifiée, et mesurée. Plus d’un aurait versé le sang pour une insulte pareille. Nouvelle réunion. Des voix. Des plans. Des chiffres. Attaques aux explosifs. Embuscades. Attentats. Des cibles. Réduites à une photographie. A quelques dizaines de mots. A une fonction. L’est-elle, elle aussi ? Pas encore. Les caniches n’ont pas encore reniflé sa piste. De longs moments penchés sur cette maquette, qu’elle connaît par cœur. La cité. Fidèlement reproduite. Son doigt effleure la Tour. Tremblant. De violence contenue. Des pages usées, de livres parcourus. Encore et encore. A la recherche d'un déclic, d'une idée de génie qui briserait ce statu quo odieux. En vain. Des ordres transmis, à droite, à gauche. A des hommes, des femmes. Dangereux, anodins, simples, complexes. Des requêtes. De visages plus ou moins connus. Des litiges à trancher. Équitablement. Avec équilibre. Sans laxisme. Sans sévérité excessive. Des anodines aux plus graves. Un vol de poulet. Une rixe.

Elle regarde le ciel. Soleil déjà bien à l'Ouest. Elle soupire. Impassible en surface. Lassitude. Elle étouffe. Besoin d'air frais. D'espace. De solitude. D'oubli. Elle glisse un regard vers sa tante.

-  C'était bien le dernier ?

Sophia la jauge du regard. Hésite. Ouvre la bouche. Se ravise. Hoche la tête.

- Vas-y. On en causera ce soir. Rien d'urgent.

Alors elle s'éclipse. Rapidement, comme si elle craignait que son mentor ne change d'avis. Elle trotte. Légère. Ses deux armes pour seul fardeau. Elle sort de la partie la plus fréquentée des ruines. Elle accélère. Des bâtiments défilent. Elle court entre les vestiges d'un temps révolu. Elle accélère encore. Tous les sens aux aguets. L'esprit vidé. Comme avant. Quand tout cela n'était qu'un jeu. Elle prend de l'élan. Bondit. Une main qui verrouille une prise. Un pied qui donne une impulsion. Elle s'envole. D'étages en étages. Pas de réflexion. Pas de doutes. Pas de choix cornéliens. Rien d'autre que de l'action, pure, grisante. Des réflexes. Elle continue de gravir. Arrive au sommet. Un toit effondré. Pied sûr, tuiles branlantes. Une ruelle. Quatre mètres. Elle saute. Elle vole. Une fraction de seconde. Son pied glisse. Elle se rétablit. Aisance. Habitude. Ralentissement infime. Elle continue. De toit en toit. De ruelles en ruelles. A toute vitesse. La zone est sûre. Mais elle ne ralentit pas. Une fuite en avant. L'histoire de sa vie. S'arrêter, c'est se laisser mourir. Elle continue de courir. Son cœur qui bat. Ses membres qui s'échauffent. Elle continue encore. Inconsciente du temps qui passe. Des minutes. Des secondes. Des années. Qu'importe. Elle savoure simplement ce plaisir. Un corps bien entraîné, sportif, qui répond, qui se dépasse. Elle s'acharne. Ces rues, c'est chez elle. Ce méandre urbain comme foyer. Plus que la Vieille Gare. Plus que la Clairière. C'est là qu'est sa place. Elle pousse son corps jusqu'au bout. Et puis s'arrête, soudainement. C'est assez. Souffle court. Membres raides. Poumons brûlants. Profonde inspiration. Le temps reprend sa marche. Le monde s'impose. Elle soupire. Il faut rentrer. Le soleil déclinera bientôt. Du travail qui l'attend. Elle regarde derrière. Comme saisie d'une envie de fuir. Elle rit. Ses pieds l'emmènent déjà vers la gare. Son destin. Celui qu'on lui a imposé. Qu'elle s'est imposé. Une lutte interminable ? Mensonge. Ce n'est qu'apparence. Il y a une faille. Elle le sait. Et lorsqu'elle l'aura trouvée ...

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Re: La main-verte

Message par Waklof Borden le Jeu 11 Déc - 19:33

Craig moffat l'avait inondé sous un flot de questions, qui, dans un sens, paraissaient légitimes. Le problème étant que cette pipelette invétérée ne savait pas s'arrêter. Avant même que Waklof ait pu dessiner la moindre esquisse de réponse sur ses lèvres, son interlocuteur sautait sur la question suivante. Lorsque l'espoir de pouvoir en placer une se fit entrevoir, Borden s'y engouffra sans détour en posant une main sur l'épaule de Craig afin de le distraire l'espace d'une seconde et de poursuivre l'entretien.

"- Tu auras toutes les réponses et bien plus de retour chez toi. Un de mes employés attend sur le pas de ta porte pour te remettre une enveloppe cachetée. Cette entrevue n'avait que pour unique but de me certifier ton engagement à mes côtés pour cette mission. Au vu de ton enthousiasme je prend acte de ta réponse positive. Craig, je ne suis pas un ingrat. L'enveloppe te satisfera, sans aucun doute."

Sur ce, le quinquagénaire engloutit d'un trait son chocolat chaud, dont la température ne sembla nullement l'indisposer, puis reprit son footing et s'éloigna bien vite du Café. Ce qu'il n'avait pas précisé c'est que la mission débutait de suite. Dès que Craig sera rentré chez lui, et que sa fille Lizvolf lui aura remis l'enveloppe cachetée, et après lecture et explications des différents éléments la constituant, ils partiraient tous les deux vers le destin que Waklof leur avait tracé. En parlant de sa fille, il avait bien perçu une légère moue dubitative de la part de Moffat, quant à l'idée de se faire accompagner par elle. Sans aucun doute cet éternel rêveur avait été quelque peu "choqué" par les manières d'approche de sa fille, toujours aussi directe.

Lorsque Waklof termina sa course, il monta sans perdre un seul instant dans son bureau, lieu privilégié d'où ses plans tordues naissaient. Là, sans prendre la peine de se doucher et de se changer, il s'allongea par terre, les jambes alignées sur le sol, croisa les bras sur sa poitrine puis ferma les yeux. Il était temps de réveiller l'un de ses agents dormants...

Contenu de l'enveloppe cachetée:

DONNEES SENSIBLES

-DOMAINE DE LA BWUR-

TOUTE CONSULTATION NON AUTORISEE FERA L'OBJET D'UN TRAITEMENT EXTREME


Monsieur Craig Moffat, par la présente vous reconnaissez vous engager le temps de la mission qui vous incombe en échange d'une paye substantielle et d'une reconnaissance de vos services dans la société susnommée BWUR. Cette paye, à cinq chiffres vous sera transmise en deux parties de valeur égale. L'une ci-jointe, l'autre a la finalisation de votre partenariat avec votre employeur, le dénommé Waklof Borden, lorsque celui-ci vous libérera de votre service suite à la réussite de la mission.

La dénommée Lizvolf Borden, fille du Président Directeur Général de la société éponyme, sera la partie passive de cette affaire. Son rôle se limitera à vous faire sortir tout les deux de la Ville, vous suivre, répondre à vos questions concernant la réussite du sujet qui vous rassemblé, la BWUR et vous, ainsi qu'à vous transmettre des conseils sur l'idée du déroulement de la mission.

Dès la fin de la lecture de ce message, vous vous dirigerez vers la sortie de la ville.  Vos identifiants, ainsi que ceux de Mademoiselle Lizvolf Borden ont été changés. Vous êtes encouragées à quitter la ville suite à la perte de votre statut social. Vous répondrez sous le nom de Georges Karon et Lucienne Tarme.

A l'issue de votre présentation aux autorités pour expulsion en dehors de la Cité, nous nous en remettons entièrement à vous pour que les gardes vous jettent dehors sans éveiller le moindre doute, soyez convaincant. Les dossiers de vos personnages ont été entièrement fabriqués de longue date et leur crédibilité ne laisse transparaître aucun doute. Néanmoins il serait particulièrement désagréable que les agents Blancs décident de s'intéresser à vos deux cas. Passez inaperçus, comme les deux pauvres bougres misérables que vous êtes censés incarner.

IMPORTANT-CONTENU DE LA MISSION

VOTRE BUT PRINCIPAL est de créer un climat de confiance propice à de futurs échanges verbaux ou écrits entre Monsieur Waklof Borden et la représentante des adeptes de Gaia. Vous êtes le médiateur nécessaire à la naissance d'un partenariat nécessaire pour que les âmes peuplant ce monde dans lequel nous évoluons aient une chance de réapprendre à vivre ensemble

ATTENTION!!!

Prière de ne désigner ni la Société qui vous emploie, ni quelques noms que ce soient, à part ceux des personnages que vous incarnez, à savoir Monsieur Georges Karon  et Madame Lucienne Tarme. Les adeptes ne doivent pas savoir qui nous sommes. Une fuite est par trop probable, sans compter le fait que nous ne disposons guère d'informations à leurs sujets. Votre rencontre avec eux sera l'occasion de combler certaines lacunes en la matière.

VEUILLEZ CASSER EN DEUX LES QUATRE AMPOULES SITUEES SUR LES BORDS DE L'ENVELOPPE APRES AVOIR REMIS LA LETTRE DE MISSION A L'INTERIEUR ET APRES LA PRISE DE VOTRE PREMIER PAIEMENT LIQUIDE. UNE FOIS LES AMPOULES CRAQUEES, VEUILLEZ DEPOSER L'ENVELOPPE AU SOL ET ATTENDRE SA DISSOLUTION.

_________________
"Le but de toute vie, c'est la mort."
Sigmund Freud.

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Re: La main-verte

Message par Craig Moffat le Ven 12 Déc - 0:56

C’est peut-être le stress de la mission à venir qui m’avait quelque peu incité à poser un florilège de questions quitte à assommer le PDG – mon futur patron.  

Je sens la main de Wak sur mon épaule. On me rassure quant à me dire que mon esprit mercenaire va être rassasié et plus encore que je ne l’espère. Je délaisse mes pupilles dans les siennes afin de saisir toutes les étapes qui m’attendent : une enveloppe me les expliquera. Je prends la peine alors de zyeuter dans le bureau, paranoïaque, en me disant que peut-être on ne devait pas trop évoquer à l’oral cette mission et sa teneur ;    

« Bien ». Il venait de me certifier qu’il n’était pas un ingrat. Ah super ! J’aurai mon argent ! Mon argent et… Je vais pouvoir quitter la Cité Blanche !

Nous sommes esclaves. Nous. Les blancs. De la Cité Blanche. Il ne faut pas se mentir. C’est comme ça que je vois les choses pour ma part. On dépend de l’Aura. Notre survie en dépend. Et que dire de ceux qui « gouvernent » la Cité Blanche : des PDG, une famille – Lux. Ceux qui ont l’argent. Je ne veux appartenir à personne. J’ai choisi la voie du mercenaire, du scientifique-mercenaire. Je les détrousse en échange de prestations – non guerrières – ma valeur ajoutée est ailleurs – sinon on ferait appel à l’Armée Blanche. Je me lève et repars du bureau : le marché ainsi conclu. Un Pacte avec le Diable ? Mouais. Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que Wak me donne ce dont j’ai envie : une liberté temporaire – une mission et une vraie ! Marre des bureaux !    
   
Je rentre chez moi. Une fois n’est pas coutume : j’ouvre le petit frigo pour chopper une bière en me disant que mon corps acceptera bien de fêter cet accord ! Je pose la canette sur la table. On frappe. Je m’en vais entrouvrir la porte : Lizvolf – et une enveloppe. C’est surtout l’enveloppe qui me captive l’attention que j’ai impatience déjà à le lui arracher. Elle ralentit ma hardiesse en éloignant l’enveloppe de ma main un instant pour enfin de la donner après un duel de regards. Je la prends – insolent. Je l’ouvre et je déplie le papier.  

J’ignore les indications en rouge. Déjà que je ne respecte pas les « Attention Danger ! » ou encore les « Défense d’Entrer » de l’Armée Blance ! Je les traverse !!

Cinq chiffres !! Youhou !!!! J’ai de dettes d’argent. Je ne sais à qui je dois du fric – mais j’en dois pas mal ! Je ne sais même pas pourquoi j’en dois. Peut-être ma dream pilule qui sait ! Si je n’aurai pas eu en prime le droit de sortir et une fausse identité, j’aurai peut-être empoché que le premier versement – et m’aurait fait discret en la Cité pour éviter qu’on me retrouve… ! On n’est pas en mesure de m’enfermer : j’échappe à toutes les prisons. Je suis capable de devenir intangible… ! La mission me disait bien. Je n’allais pas le faire.  

Lizvolf allait me suivre sur cette mission. Elle aura le prénomme et le nom de Lucienne Tarme. Charmant. Ça la vieilli. Quant à mi… Georges ?! Karon. Bon, pourquoi pas. Je m’appelle Georges Karon désormais. « Le diminutif Joe, ça ira bien aussi, hein ? » Que je dis à Lizvolf « ... et je vais t'appeler Lulu ! Je vais aller chercher mes affaires… » Je lui ferme la porte. On n’a pas élevé les cochons ensemble !

Je me rends dans ma chambre pour aller chercher un journal, celui de mon père, un journal où mon père a posé sur le papier ses observations. Il y a même deux trois petites choses sur les tatouages – des mystères. Il y a aussi ma page écrite sur ce qu’il s’est passé il y a peu, à la Tour Lux… Il reste encore des pages à remplir. Je pose ce livre sur mon lit. Je me change. Je retire mon jean – pas terrible pour marcher des heures. Je prends dans mon armoire, un futal de randonnée plus ample à poches et à couleur plus proche de celle des forêts – tout en étant pas celui du militaire. On nous avait dit de ne pas nous faire remarquer : autant dans la Cité Blanche que… que près des Adeptes de Gaïa ! Je garde mon t-shirt qui fera bien l’affaire ! Je troque ma veste en cuir pour une veste qui correspond davantage à celui de l’explorateur, ou à peu de choses près, au militaire encore une fois, au militaire des temps passés – bien que sans le camouflage attribué. Cette veste est abîmée – elle appartenait à mon père. Vous savez, si je suis mercenaire, c’est parce que je ne fais pas partie non plus de la classe bourgeoise de la Cité Blanche. Je viens de la middle-classe, je travaille pour le puissants de la Cité Blanche et à ses plus offrants, et autant dire qu’en la Cité Blanche, la middle-classe frôle la pauvreté de temps à autre – sur certains choses - n’ayant eu que le privilège quant à moi enfant, d’avoir eu accès au savoir. Je m’assois sur mon lit, près de mon carnet déjà griffonner de notes et à griffonner encore, après avoir rapproché des chaussures de marche. Je retire celle que j’ai pour ces dernières plus souples. Je prends enfin avec moi le livre, et me rends dans ce qui me sert de salle à manger, pour mettre ce dernier dans ma sacoche-besace qui était restée sur la table à la canette de bière.

Et voilà ? Non.

Non ce n’est pas tout. J’hésite un instant et file vers ma serre de plantes. Je vérifie d’être bien seul chez moi – Lizvolf a bien l’air de m’attendre dehors. J’avais dit à Wak que je ne comptais pas prendre d’armes : en fait j’espérais que Lizvolf n’allait pas prendre d’armes. Il me reste une arbalète – que j’ai toujours eu – avec ses carreaux. Je l’entrevois à travers le sac à dos qui trône dans ma serre… Je la prends ou je ne la prends pas ? Je ne me sens en confiance avec personne. Je veux dire : Lizvolf, Adepte de Gaïa… ; peu importe ! Je suis un mercenaire, non ? Diplomate oui. Alors, je fais quoi ? Je prends le sac à dos. Je sais que je vais être entouré de guerriers – que ce soit l’un ou l’autre camp ! Je le pose sur la table ce sac à dos, et retire ce que j’avais mis dans la besace – mon livre – pour le foutre dans le sac à dos – je prends aussi la bière – t’en qu’à faire ! Je mets ce sac à dos. Je ressors la lettre de la poche de mon futal – je l’avais mise dedans en me changeant. Je relis les étapes suivantes que je n’avais pas trop mémorisées… Sortie de la ville. Le fait que mon identifiant soit changé ne me dérangeait pas plus que cela : je suis un hacker… ! Je lis les majuscules : casse en deux les quatre ampoules – que je récupère – après avoir fourré l’argent déjà dans mon armoire – un coffre fermé à clefs en un double fond – parce que je suis parano – et je les craquent. Je dépose l’enveloppe au sol. Je pose un genou pour se faire. La lettre se dissout. Je connais ce tour de magie qui n’est que chimie ! Mais ça fait son effet ! En parlant de chimie oui ! Je prends dans un tiroir de ma cuisine, ma petite drogue douche et un briquet, de quoi me rouler des pétards. Il faut bien que mes poches de pantalon servent à quelque chose ! Bon, là, je crois que je suis prêt ! Je prends mes clefs. Je sors de ce qui sert de chez moi. Je ferme la porte. Je suis Joe. Georges. Karon. Ouais. Ça sonne comme Charon. Le Passeur. Je devrai m’en souvenir. Ok ! « On y va Lulu ? »

On se dirige de plus en plus hors de la ville. Je reste silencieux. On approche quelques gardes blancs, l’Armée Blanche, qui forcément surveille les frontières de la ville. On nous arrête pour un contrôle des identités. « Georges Karon. » Que je dis pour ma part. Ce n’est pas compliqué de se faire passer pour quelqu’un. En bon hacker, ça m’est déjà arrivé, d’usurper une identité et de la jouer. C’est peut-être pour ça que je suis recherché par des gens… ?! Un soldat se marre. « Quoi ? Qu’est-ce qui vous fait rire ? » Je commande à me faire trop remarquer peut-être avec cette joute verbale… M’en fou ! Je récupère mes faux papiers d’identité des mains du soldat. « C’est sûr que vous ne faites pas dans l’humanitaire vous ! Eh bien nous oui ! Il faut bien vous rapprovisionner en eau potable, espèce de… » Lulu me coupe « Veuillez excusez mon collègue. Il est sur les nerfs. Les puits sont de plus en plus éloignés de la Cité vous comprenez. Nous devons trouver un nouvel endroit où forer. » Ouais, moi j’ai une idée où forer, dans ton cul soldat blanc ! Je le regarde avec un petit sourire moqueur à cette idée. Quoi ? Je suis anti-militaire ! Je le reste ! L’autre soldat croise les bras. Le soldat qui nous a contrôlés fini par répondre : « Très bien. Vous pouvez passer. » L’autre précise : « Faites attention, on a eu des morts il y a peu. » L’autre rebondit : « On a eu un gradé qui n’est pas revenu. » Et quoi ? J’en n’ai rien à foutre de ton escadron mec ! Vous aviez qu’à mieux vous surveiller les uns les autres ! Et comment ça se fait que t’as ces informations et que t’y sois pas resté toi ? Enfin, peut-être qu’ils ont eu ces dires par leurs oreillettes… ! Ils essayent de nous faire peur, histoire de nous convaincre de ne pas sortir ? Merde, il enchaîne sur un : « Vous allez vers quel secteur ? »

Lulu aurait voulu répondre – mais elle ne savait pas – son souffle s’échappe et elle me regarde. Je dis d’un air déterminé : « Celui où il y a eu des morts. C’est lequel ? » Les soldats se regardent et ne comprennent pas. Je soupire. « Vous savez qu’on peut s’entretuer pour de l’eau potable, hein ? Les Adeptes de Gaïa protégeaient peut-être des parcelles exploitables ; des ruisseaux, peut-être même des sources ; ou des minerais, même si on s’en fou nous des minerais… » « Vous devriez être accompagné. » « Non mec. Il faudrait être con pour passer là où il y a déjà eu des morts, tu piges ? Alors, quel secteur ? » « Secteur 4. » « Vous êtes sûr que… » « Écoutes du con, lis le règlement, le protocole c’est : on n’accompagne pas ceux qui sont affectés à la reconnaissance de ressources naturelles, par précaution que les ressources naturelles ne soient pas contaminées, s’assurant ainsi qu’elles restent exploitables, elles doivent faire l’objet d’un premier contrôle, sur place, par des expérimentés, comme moi-même, Georges Karon, et ma compatriote, Lucienne. » « Tarme. Mademoiselle Tarme. Je vous ai déjà dit Docteur Karon, de ne pas m’appeler par mon prénom ! » Ouf ! Merci Lulu ! Et elle insiste sur le Mademoiselle pour les draguer un peu. L’un des soldats est réceptif. J’enchaîne : « Bref, c’est vrai quoi, vous risquerez de rendre inexploitable une source d’eau en vous y trempant dedans par mégardes ! » « On ne les accompagnent pas, excepté s’ils se rendent dans des zones jugées à conflits avec des Adeptes de Gaïa. » Là c’est le soldat non charmé qui parle. « Non. Vous ne savez pas lire. Primo, à pas plus d’une certaine distance kilométrée avec précision ; Secondo, comme je viens de vous le dire, le conflit a eu lieu et a été enterré. Vous savez que la dernière fois, une troupe de l’Armée Blanche nous a pollué une source d’eau potable exploitable avec ses armes biochimiques ? » Et là, je ne base à la fois sur ma fausse identité et ma véritable, puisque je les conçois leurs armes biochimiques… ! « Ok. C’est d’accord. Circulez. » « Faites attention. » Ça c’est le charmé qui dit ça à Lulu.          

On s’éloigne alors un peu vers ce secteur déjà maudit. J’aime marcher dans les pas de la mort. Lulu ne manque pas de faire une moue qui en dit long sur le fait que je n’ai pas respecté les premiers ordres donnés. Elle n’apprécie pas ma façon de faire ? Quoi ? On est passé ! On a réussi à se faire passer pour nos fausses identités ! Ça fait plus vrai ! Et on a eu des informations pour démarrer les investigations. On arrive sur des corps. Hum. Je suis déçu par les Adeptes de Gaïa : je vois deux d’entre deux. J’aurai pensé qu’ils les auraient enterrés – des sépultures pour eux. Je suis aussi, à ironie égale, déçu par le manque de courage de L’Armée Blanche, de ne pas encore avoir rapatrié les corps. J’enjambe des corps sans vie. Je les fouilles un peu. Lulu n’apprécie peut-être pas trop le charognard que je suis. Il faut bien enquêter ! Et si je peux chourer deux trois trucs aux passages ! J’examine d’abord les soldats de l’Armée Blanche, puis les Adaptes de Gaïa. Je m’agenouille près de ceux de Gaïa. Je retourne leurs corps pour voir leurs visages. Je vois leurs tatouages. Je sors une aiguille – seringue à échantillons. « Que faites-vous ? » Demande Lulu. « T’occupes Lulu. » Je prélève du sang ! Le sang ; c’est l’identité. Ça reste à prouver, qu’on soit si différent avec eux ! J’analyserai ce sang ! J’en rempli un tube et le fourre dans ma poche de pantalon - soucieux de ne pas ouvrir mon sac à dos sur l’arbalète. Je fais de même avec l’autre Adepte. Je prélève aussi les dessous d’ongles chez les deux Gaïa. Je vois aux yeux de Lulu que je ne passe guère que pour un charognard. Oui et alors ? J’aimerai bien faire ça de leur vivant, mais je ne suis pas certain que je ne me prendrai pas une baffe ! « Ils vont peut-être revenir pour les enterrer… On ne connait rien sur eux... s’ils enterrent ou pas les leurs… On va attendre un peu ici.» Lulu croise les bras, dubitative. Un plan quelque peu original, je vous l'accorde !

Je vais m’assoir en tailleur à quelques pas de la scène macabre. Je me sors de l’herbe à fumer et me roule un joint – patient et en réflexion. Je sors une boussole et une carte de mon futal, pour me repérer par rapport aux ruines – si peu visitées – explorées par endroit par les blancs.  « C’est peut-être pas une bonne idée … » On dirait des vautours autour des morts ! Lulu se retourne vers moi. « On va les enterrer nous-mêmes. » Lulu ne semble pas vouloir. Pétard au bec, je me lève et me dirige vers les soldats de l’Armée Blanche, qui doivent bien trimballer une pelle ! « Est-ce qu’on a vraiment le temps pour ça ? » « Ok ! Ok ! On va les brûler alors ! Ça fera de la fumée à perte de vue comme ça ! » Et ça tombe bien, j’ai un briquet sur moi ! Mais Lulu m’en empêche. J’ai les nerfs. Je suis stressé. En fait, j’ai mal encaissé de voir ce que je viens de voir. « Bon, on va se rapprocher des ruines... »

A mesure qu’on s’y approche, c’est comme une ville abandonnée qui se redessine : je pointe un clocher. « Une Cathédrale. On va là-bas. De là-haut on verra mieux. » Je sens que j’allais regretter ce choix… On se rend sur place. Les arbres ont envahi les environs. Gaïa a envahi les environs. Il faut faire attention où on met les pieds. Je lève les yeux sur des ruines – des restes du clocher encore bien en hauteur pour autant – mais que je redoute inaccessible par les branchages qui serrent la cathédrale. Nos ancêtres y vivaient-ils et priaient-ils ici ? Je me souviens que j’avais évoqué Dieu face à une Adepte de Gaïa. Elle n’avait pas su qui était Dieu – je crois bien. J’ai un sourire aux lèvres scellées. Je rentre. « On dit que c’est hanté par ici. » « Je ne crois pas aux fantômes » Que je lui réponds. J’en suis moi-même un ! Enfin, ça, elle ne le sait pas ! Mon joint, je l'ai fini entre temps bien sûr. Elle finit par me suivre. L’antre de la Cathédrale est magnifique. Elle mériterait un dessin sur mon carnet. Je vois quelques chauves-souris et m’y approche. Il y a même un orgue – un orgue pris dans les branchages. Je me demande si on peut y jouer encore. Je m’y rue – un gosse qui n’a pas eu d’enfance. J’arrive devant le clavier. Je m’apprête à jouer une note. Lulu ne semble pas d’accord. Je le fais quand même. Aucun son. J’en joue une autre ailleurs. Aucun son. Encore une autre. Ah ! Un maigre son. Un autre. Ah ! Un son qui résonne bien fort ! Ça craque dans l'antre. Je n’y fais pas attention. Lulu se retourne. Je suis déjà parti. Il n’y a plus personne devant elle et auprès d’elle.

J’ai aperçu l’accès au clocher – encombré par des ruines mais pas pour moi l’intangible ! Je monte les restes d’escaliers pour rejoindre ce qui reste de hauteur et m’y hisser… La vue est superbe… Lulu est sortie de la Cathédrale et je la vois et elle me voit. « Comment avez-vous fait ?! » Qu’elle me crie. Je souris. « Vous voyez qu’il n’a pas de fantômes ici. » Que je lui réponds de vive voix - qu'elle m'entende d'en bas. Je ne suis plus visible pour elle : cheveux ébouriffés se font la malle dans ce qu’il reste des escaliers. Je m’y assois. Je ressors carte et boussole. J’entends de nouveau… des bruits. Je range carte et boussole. Je descends des escaliers. Je ramène mon sac à dos vers moi, à moitié défait sous un bras, près à sortir mon livre comme mon arbalète (bien que carreau non chargé)… Il y a un tas de ruines face à moi qui encombrent vite ma progression. Je les traverse intangible. Il n’y a personne. Je crois bien. Lulu est trop éloignée pour être encore revenue sur place. Je me retrouve solitaire. Je reste intangible quelque peu.

Ah… Il y a peut-être d’autres fantômes que moi... ou peut-être pas…!  

En toutes les villes, qu’elles soient passées ou actuelles, les édifices religieux ont une place assez centrale – stratégique – vu qu’on les bâtissait pour qu’on voit au loin, la présence d’une ville – pour l’annoncer. Alors, souvent, près des cathédrales et des églises, se situent les points d’accès à la ville ; les gares – une gare. Si j’en croyais ma carte – et mes connaissances sur les façons dont les villes sont construites, mes connaissances sur l’urbaniste, on n’était pas très éloignés de la gare, dans cette potentielle ville, un village, abandonné à Dame Gaïa...


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Craig Moffat
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Re: La main-verte

Message par Kalliope le Dim 28 Déc - 18:22

- Bon, il a dit quoi, exactement ?

Tyr’and hausse les épaules. Désinvolture manifeste. Difficile de l’ébranler, elle. 25 étés à peine, déjà chef de patrouille. Efficace. Consciencieuse. Un brin téméraire et agaçante, hélas. Elle supporte sans broncher le regard agacé de la cheftaine. Balance son crâne rasé, de gauche à droite. Un tic lui agite les lèvres. Elle réfléchit. Sa voix s’échappe alors. Railleuse.

- J’sais pas, m’dame, l’avait l’air défoncé, le mec … J’ai pas trop percuté ses délires, quoi ! Il braillait qu’y devait vous voir, là, tout de suite, et puis des trucs sur une prophétie, des rêves … Bon, l’a pas cité votre nom, mais …

Ses mains miment des guillemets.

- "La reine de Gaïa" … j’crois que c’est clair, nan ? S’te merle chantera qu’pour vous.

Kalliope soupire. Se masse brièvement les tempes. Voilà bien une emmerde dont elle se serait passée. Qu’un vagabond qui arpente les Décombres depuis une décennie fasse irruption dans leur territoire ? Rien de  notable. Qu’il soit au courant de l’existence de leur dirigeante ? Gênant. Mais cette histoire de prophétie … Problème. Mensonge ? Probable. Mais pas certain, dans ce monde-là. Tatouages de Gaïa. Arts du Crystal. Pilule de la Cité. Le surnaturel qui baigne leur quotidien. Alors, un prophète ? L’idée est ridicule. Pas impossible. L’expulser ? Trop dangereux. Il en sait trop. Le tuer ? Et s’il disait vrai ? Lui arracher ses informations ? Pas fiable. Non, elle va devoir s’y coller. Encore. Elle se lève. Hoche la tête. Approbatrice. Comme d’habitude. Une subordonnée fiable, celle-là.

- Prends la tête, je te suis. Tu l’as calé où, Jésus ?

Ricanement.

- Dans l’antichambre. Bandeau, bâillon, esgourdes bouchées, menotté, fouillé, et trois gusses avec armes au poing qui veillent dessus. Y s’envolera pas.

Trois minutes suffisent pour rejoindre l’étrange personnage. Un vagabond comme tant d’autres, semblerait-il. Grisonnant. Presque croulant. Débraillé. Négligé. Menace dérisoire. Et pourtant … la méfiance est indispensable. La paranoïa, bien dosée, contrôlée, aussi. Sa propre expérience l’affirme. Combien de soldats, de civils, de cibles, ne se sont pas méfiées d’une frêle adolescente de douze ans ? Les pilules et les tatouages peuvent pallier pareilles faiblesses physiques. Des explosifs aussi. Les kamikazes ne sont guère dans ses habitudes. Ni dans celles des Blafards. Mais il faut bien un début à tout … Kalliope fait signe à l’un des soldats. Celui-ci ôte les bouchons d’oreille. Elle s’accroupit alors. Distance  d’un mètre maintenue. Les gardes raffermissent leur prise sur leur arme. Sa voix résonne. Calme. Posée. Dangereuse.

- Désolée pour l’accueil, monsieur le prophète. Un petit conseil : on ne tente rien de débile, okay ? T’as des armes pointées sur la tempe, là. Compris ?

Il se tourne vers elle. Fébrile. Marmonnement étouffé par le tissu. Il hoche la tête.

- Bien. On se comprend. Allez, on va t’ôter ce bâillon. Tu voulais causer, hein ? Je t’écoute.

- Je … c’est vous, la reine de Gaïa ? Il faut que je lui parle ! J’ai …

Elle l’interrompt. L’homme la dérange. Elle ne saurait dire pourquoi. Pas consciemment. Sa voix, passionnée, un peu folle. Sa fébrilité. Son empressement. Un fanatique, un cinglé, un illuminé ? Voilà bien une chose qu’elle n’apprécie pas. Elle aime Gaïa. Mais la méfiance est là. La distance. Enfouie, mais bien présente. La foi aveugle est dangereuse, elle en est convaincue. Alors sa voix coupe. Sèche.

- Oui, oui, un message, une prophétie, on me l’a dit. Et ouais, je suppose que c’est moi. Plus ou moins.

Pas de sceptre. Ni de couronne. Ni même de trône. Sans parler d’un sacre. Ou d’une quelconque autorité supérieure. La sienne ne vaut que par l’approbation populaire. Si reine il y a, sa sœur sied plus au rôle. Sacrée par Gaïa en personne. La position de Kalliope ? Etrange mélange entre intendante et connétable. Régente, en l’absence de la prêtresse. Mais ce n’est pas une chose dont on discute avec les étrangers. Car c’en est un. Il ne suffit pas d’errer dans les Décombres pour être des leurs. Pas plus que d’être rejeté par la Cité … L’homme a-t-il conscience de l’aspect suicidaire de sa conduite ? Difficile à dire. Il suffirait d’un geste de trop. D’une parole malavisée. Et pourtant, sa voix ne montre aucun signe de peur. Bien au contraire. De l’exaltation.

- Oui, je le savais ! La voix des rêves me l’avait bien dit ! Si je m’aventurais en direction de la cathédrale, je vous trouverais ! Et vous voilà ! Je le savais !

Il s’interrompt un instant. Profonde inspiration.

- Je les ai vus. La voix me les a montrés. Deux enfants de la Cité, deux de ses rejetons. Deux anges, et l’exil qui les attendait, à l’horizon. « Voilà les émissaires, les envoyés », qu’elle a dit. « Ceux qui scelleront la réunion.  Déchus, en l’attente du bannissement, ils oseront quitter leur berceau pour s’aventurer au-delà de leur foyer.» Ils sont partis de la Cité, pour venir ici. Dans les Décombres. Et puis ils y ont renc…

- Stop. Ils sont censés ressembler à quoi, tes deux loufiats ?

- Je … je ne saurais le dire, ô reine.

- Mais ils étaient deux, c’est ça ? Seulement deux ?

Il hoche la tête. Kalliope se relève et fait signe à Tyr’and. Chuchote à son oreille.

- Tu fais passer le mot illico. Si y’a deux Blafs’ qui se baladent dans le secteur, vous me les laissez venir, okay ? Vous les gardez à l’œil, mais pas d’attaque. Par contre, s’ils font mine de repartir ou d'attaquer …

Sa main passe devant sa gorge. Un geste sans équivoque. Elle se retourne vers le merle encagé.

- Vas-y, reprends.

Il dodeline de la tête. Perdu dans le fil de son rêve. Elle se racle la gorge. Impatiente. Il se secoue.

- Ah, heu, oui, j’y suis ! Les deux anges sont arrivés dans les ruines, et ils vous ont rencontré, vous, la reine de Gaïa ! Et alors … c’était un miracle. Je … je ne peux pas vous décrire exactement, mais c’était … la paix. Le calme. Plus de violence, plus de guerre. Et la voix s’est exprimée à nouveau. « Ils y rencontreront l’envoyée de la Terre, la déléguée de la nature. Face aux torrents de la rancœur, de la haine et des morts passés, une nouvelle voie s’ouvrira. L’occasion unique pour la reine d’affronter ces flots et d’enfin sceller la réunion de toute une espèce. »



Le couteau vole dans les airs. Eclair de métal. Il retombe. Une main experte le rattrape, sur le fil, par la lame. Il s’envole à nouveau. Le manège se répète, sous le regard pensif de sa propriétaire. Vieux tic. L’indécision, voilà un sentiment qu’elle avait oublié. Que penser de tout cela ? Qu’en dire aux siens ? Qu’en faire ? Elle a fait le nécessaire, dans l’immédiat. Consignes strictes. Pas un seul mot. Le « prophète » en geôle, isolement total. C’est … explosif. Oh, certains pourraient céder à ces sirènes, mais ce n’est pas le seul danger. Le lynchage, de lui, des possibles envoyés, l’inquiète plus. Non, elle n’y croît toujours pas, à cette intervention divine. Mais l’infime possibilité existe. En revanche, il y a eu tentative de contact. Sûr et certain. Quelqu’un, quelque chose, d’extérieur aux Décombres. Quelqu’un prêt à discuter. Alors elle patiente. S’il a dit vrai, d’autres arriveront. Deux. Mais arriveront-ils …

- Kall’, Eris les a à l’oeil.

Soupir. C’est parti. La dague arrêtée par deux doigts. Un geste souple, il rejoint l’étui à la cheville. Elle fixe Sophia du regard. Tendue comme un arc. Nerveuse.

- Ils sont où ?

Réponse impassible. Sa tante ne laisse transparaître aucun doute.

- La Cathédrale. Sarh était parti récupérer ses corps, et puis il les a vus traficoter autour. Il a préféré pas moufter et les faire filer par trois de ses gars. Il a passé le relai à Eris quand ils se sont enfoncés dans les D.I. Elle les zieute avec tous ses gusses, mais il va falloir qu’on se bouge les fesses, maintenant. Sont trop proches.

Profonde inspiration. Elle hait les situations confuses. Indécises. Compliquées. En avoir l’habitude ne les rend pas plus supportables. Elle se relève avec souplesse, d’un bond.

- Tu gères en mon absence, okay ?

Le temps de s’équiper, et la voilà en route. La totale. Pistolet et même fusil d’assaut. Butin de guerre. Retrouver la cathédrale est simple. Enfantin, même. Localiser Eris n’est guère plus difficile. Rapidement, l’un de ses guetteurs vient à sa rencontre. Un gamin, quinze ans à peine. Déjà le regard qui s’endurcit. Nouveau soupir. La paix … une idée si lointaine, si abstraite. Utopiste. Un rêve impossible. Elle n’a connu que la guerre. Ils n’ont connu que ça. Son père. Le père de celui-ci. Et même avant. Comment y croire, alors même que l’étau des Blafards se resserre ? Alors elle s’interroge, encore une fois. Sur l’origine du contact. L’être derrière. Un aveugle ? Un utopique ? Un fou ? Un ambitieux ? Elle rejoint enfin Eris. La trentaine, le teint mat. Les cheveux tressés. Le visage couturé de cicatrices. Progression prudente. A couvert derrière les murs. Elle chuchote.

- Encore dedans ?

Hochement de tête. Aussi taciturne qu’à son habitude.

- Deux ?

- Ouais. Un brun, une rousse, la trentaine, les deux. Pas d’armes visibles. Pas l’air de porte-flingues.

Mais ça ne veut rien dire. Pas besoin de l’ajouter, les deux le savent. Soudain, Eris se braque. Un signe de tête vers le parvis. Kalliope risque un coup d’œil. La rousse, là, dehors. Qui braille. Et l’autre … l’autre, qui lui répond à son tour. Qui beugle du haut du clocher. Regard atterré des deux guerrières. Des touristes. Le mot leur vient à l’esprit, aussitôt. Souvenir collectif d’une époque révolue. Des amateurs, sans l’ombre d’un doute. Une couverture ? Si oui, elle est très, très élaborée. Parfaite, même. Kalliope s’ébroue. Il est temps de mettre fin à cette scène grotesque. Le brun a quitté son perchoir. C’est le moment.

- Eris, tu prends trois flingues, tu me la neutralises. Intacte. Pas de bobos. En silence. Clair ? Les autres et moi, on s’occupe du crieur.

Acquiescement. Quelques gestes de la main suffisent à rassembler l’escouade. D’autres à les répartir.  Les recommandations répétées, à voix basse. Un chemin détourné, à travers des bâtiments effondrés, des ruelles encombrées de gravas, les mène jusqu’à l’édifice. Une brèche suffisamment  vaste. Trois femmes, deux hommes se répartissent autour. Les mains crispées sur leurs armes. Le regard tendu. Tous des soldats, expérimentés. Rompus à la guerre. Tous savent qu’un seul instant peut suffire à faire la différence entre un cadavre encore chaud et un survivant. La moindre erreur est fatale. Un rapide coup d’œil par miroir. Il n’est pas là. Plus loin, dans le vaste édifice. Kalliope porte les mains à ses lèvres. Un sifflement s’élève dans les airs. Cri d’un faucon pèlerin. Un signal clair. Ils font irruption. Armes levées. Les consignes sont claires. Il le faut vivant. Progression silencieuse. L’une repère un mouvement, derrière une arcade. Geste brusque. Arrêt. Elle l’indique à leur chef. Celle-ci scinde le groupe. Dispersion. Prise de positions, rapidement. Discrètement. Un dernier signe. Sécurité ôtée. Pas de prise de risque. Si le geste est hostile, il y passe. Point. Un piège n’est pas une impossibilité …

Elle sort de son couvert, brusquement, sans prévenir. L’arme à la main. Pas encore braquée sur l’ennemi. L’adversaire. Une bouffée de haine, en une fraction de seconde. La tentation est là. Il suffirait d’un instant. D’une petite portion d’éternité. Quelques gestes simples. Mais la discipline est là, aussi. L’acier qui canalise la foudre. La disperse. Alors sa main ne bouge pas. Du reste, il aurait pu passer inaperçu. Chaussures, pantalon, veste … rien d’un citadin égaré. A l’inverse de son comportement. Inadapté, étrange. Incompréhensible. Elle ne veut pas le comprendre, d’ailleurs. Elle s’en fiche. Inspection rapide, des pieds à la tête. Grand. Pas athlétique, mais en forme. Pas de cicatrices visibles. Pas de lueur menaçante dans les yeux. Une belle gueule, si elle s’intéressait à ces trucs-là. Pas d’armes visibles. Distance de quinze mètres. Suffisante pour réagir. Alors elle braque son regard sur sa trogne. Le dévisage. Les iris qui s’assombrissent. La tempête qui couve dans les yeux. Elle sent ses tatouages s’agiter, sous sa veste. La tension qui s’accumule dans  l’air. Sous contrôle. Prête à frapper à la moindre menace. Un réflexe. Un automatisme. Enfin elle l’interpelle. Voix sèche. Autoritaire.

- Hey, j’sais pas si t’es au courant, mais c’est pas l’bon coin pour trimballer sa copine, mec. Surtout si tu viens d’la Cité ...

Un de ses hommes ricane. Soupir agacé intérieur. Bien sûr que le Blafard devait déjà les avoir vu, mais … quel manque de professionnalisme. Un savon s’imposera … Elle poursuit, imperturbable.

- Bon, j’préfère être directe. Soit t’es malin, t’as compris le merdier, et t’es prêt à suivre bien gentiment, et y'aura pas de bobos. Soit pas, et y’aura du dégât, pour toi, pour elle, et pour l’autre allumé que vous avez envoyé. La balle est dans ton camp.

La tension monte d'un cran. Pas encore explosive. Mais presque. Un rien suffirait.

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Re: La main-verte

Message par Craig Moffat le Dim 4 Jan - 14:56



Pour être franc, il faut que j’avoue un truc : je ne crois pas trop aux prophéties. Il pourrait y en avoir une pourtant sur ma tronche. Il est né l’enfant, un bâtard, d’un père de la Cité et d’une mère... dont je dois tout taire, et dont il ne reste que du sable blanc en souvenir, et autour de mon cou, d'un petit contenant et d'une cordelette noire. Génial, non ?

Bon, il se pourrait que cela existe, les prophéties, les rumeurs qui circulent, les fous qui ont un peu de clairvoyances, les choses prévisibles et inévitables qui arrivent un jour ou l’autre. Mais, de ce que j’en sais de mon père et de la religion, les prophètes, ils finissent cloutés sur une croix, alors, j’espère qu’on ne me prendra que pour un messager lors de ma rencontre avec « l’autre » - un ange au pire si cela leur fait plaisir alors. Cela ne ressemble pas trop mal à ce que m’a refilé la dream pilule – cette condition étrange de l’intangibilité. Et, par précaution, je le suis intangible, en cette cathédrale d’un temps passé, où peut-être, la paix existait, tant je ne suis pas persuadé que les adeptes de Gaïa prient autre chose que Gaïa et n’ont pas besoin d’une cathédrale alors. Cette cathédrale me rend plus missionnaire encore en moi : c’est possible. Il est possible, peut-être, d’enfin croire en la paix, parce que, elle a même peut-être déjà existé, bien qu’on n’en ait plus mémoire. Je suis con. J’aurai pu m’en douter, en être assuré bien plus tôt, puisque je suis un né des deux espèces. Cependant, je sais bien que cela ne suffit pas non. La cathédrale me prouve que c’est bien les deux peuples qui ont déjà cohabité. C’est forcé. Enfin, on peut émettre l’hypothèse aussi que cette cathédrale appartenait par le passé à la Cité, et que Gaïa la prise par invasion… ! Oui mais non ! Je ne vais pas briser mes croyances – croire c’est avoir une force d’y croire pour agir. Mais, je ne crois pas dans la déraison. Je suis un scientifique. C’est que je dois y croire – avoir espoir – au moins un peu, pour un émissaire : en la paix. Je soupire. Un brin agacé. Un brin les dents serrées. L’obscurité ne me renseigne que peu si je suis bel et bien seul ou pas dans cette cathédrale. Touriste ? Ou, simplement, quelqu’un qui souhaite se faire voir, bien voir, frapper à la porte, un étranger, qui cherche à appeler quelqu’un d’autre ? Je n’allais pas tourner en rond deux cents ans pour trouver ceux que je cherchais. Alors, oui, autant faire le touriste, moi je trouve que les stratégies les un peu débiles – et basiques – sont parfois les meilleures ; efficaces. Ouais, peut-être que je joue le risque aussi… Alors j’ai crié, du haut du clocher. Et, si j’avais pu, j’aurais même allumé un feu – une fusée de détresse.    

Et, j’entends une réponse : un sifflement – animal. Je cherche d’où cela vient s’en succès. Je regarde, moi terré comme un lapin de mon terrier dans l’antre de la cathédrale. J’avance de quelques pas jusqu’à une arcade, toujours intangible, tant je n’ai rien entendu d’autre que ce cri, des pas sans doute trop silencieux. Car oui, je ne me défile pas. Je ne recule pas en arrière, à accourir de nouveau en haut du clocher, mais j’avance bel et bien. Je suis là pour cela, pour établir un contact, avec les adeptes de Gaïa. Alors, de quelques pas prudents toutefois, cherchant un visuel des pupilles et de la tête, presque courbé alors de peu, j’avance un peu plus en terre inconnu et vers un peuple considéré comme ennemi – sauvage.  

Quelle folie… ou quel courage ? Je ne sais. Je suis pâle. Aussi pâle qu’un ange. Mais c’est naturel. Ce n’est pas la peur. J’en ai assez de l’odeur de la mort – de la guerre civile. Je le sais. Mon père a été tué lors d’une rixe. L’armée blanche n’a rien fait pour lui. Même pas pour son corps défunt. Alors, j’ai autant de haine pour la Cité que pour Gaïa, et, en fin de compte, autant de paix à accorder pour la Cité que pour Gaïa. J’ai pardonné. Une vie de Gaïa j’ai prise par ma naissance. Une vie on m’a prise de la Cité. Ça sonne Juste. Ça sonne Équilibré. Va-t-on enfin cesser de se comporter tels des sauvages pour la gloire d’une entité de la nature d’un côté et d’une entité de l’artificiel de l’autre ? C’est se battre comme la nature humaine elle-même – qui est à la fois né de la nature et qui ne peut se passer de l’artificiel. Et, d’ailleurs, j’en souris de l’apercevoir : leurs armes que je vois enfin en témoignent. Les armes sont la technique – elles ne viennent pas de la nature – et elles sont inventions de l’homme. Voilà. Tout est dit, non ?

Je souris alors, lèvres scellées, en coin, les yeux pétillants. Après tout, j’ai réussi : j’ai trouvé des adeptes de Gaïa. Un contact. Mais, ce sourire est fugace. Mon regard aussi, devient plus froid en fin de compte, plus sérieux, tant je ne suis pas un fou, mais bel et bien un raisonné. Je me redresse aussitôt, bien droit, à la vue que je suis encerclé, et pointé du doigt ou plutôt des armes qui peineront à l’être si je fais un faux pas – je le remarque ; qu’alors, je lâche mon sac à dos qui, tranquillement, rejoint à terre, le sol des ruines de cette cathédrale où tout finit par résonner, bien que l’arbalète encore accessible, mais lève les mains pour montrer paumes un instant. Ils sont à quelques mètres ; 15. J’ai le compas dans l’œil. Ce que je reconnais être la chef du groupe, de par la répartition de chacun, que j’observe alors, me braque de ses pupilles, comme si elle se contrôlait de ne pas braquer ses armes. Elle me dévisage. Moi pas. Malgré mon insolence naturelle. Disons que ça ne se fait pas de la part d’un émissaire, et que je manquerai à ma mission. Je sais être diplomate aussi. Son regard guerrier et assombri ne me déstabilise pas : je suis toujours intangible. Et puis, je n’ai pas peur de la mort à vrai dire. Mon regard, alors, reste bienveillant. Je rabaisse les mains et paumes, mais je laisse de l’écart entre mon corps et les mains, mains éloignées un peu de la taille, pour ne pas faire croire que je vais chercher quelque chose dans mes poches.      
     
Elle parle enfin. Il y a un brin d’insolence, ironie et provocation, qui ne me froissent pas pour deux sous, pratiquant cela moi-même, et de là, les éclats de rire moqueurs de ses hommes. Je souris, lèvres scellées toujours, un instant, toujours, fugace. Je prends le temps de compter combien m’entourent et de voir s’il me reste une sortie des yeux – un réflexe chez moi – mais m’interrompt moi-même pour ne pas susciter trop des soupçons, et tant je sais que, de toute manière, il me reste, l’option de traverser les murs ou bien ces hommes si bien armés que ça en serait très drôle. Disons que je vérifie dans quelle direction je dois aller si je fais cela. Je la laisse enchaîner sur ces propos en revenant à elle, sans la dévisager, juste pour témoigner que je l’écoute, les paumes toujours ouverte à la vue. Elle propose deux solutions : suivre ou mourir. J’en soupire en moi à me dire que ce n’est pas très original et me retiens de lui balancer : « Ah oui ? ». Mais, ce qui m’intrigue, et me froisse un sourcil inquisiteur, c’est qu’elle me parle d’un autre allumé qu’on aurait envoyé. Mon sourcils se défroisse : je ne sais pas encore si je dois dire qu’il n’en ait rien ou pas. Il ne vaut mieux rien en dire pour le moment. Et, en moi, résonne une multitude d’hypothèses, dont la supposition que Wak a peut-être envoyé quelqu’un d’autres sans me prévenir – et là ça craint. Mais, pour sûr, il y a pleins d’autres hypothèses, il y en a toujours trop en mon esprit.

Elle finit par me confirmer que la balle est dans mon camp. Moi, je les vois plutôt dans les armes de ses hommes, et, forcément, ça incite plutôt sur un choix que l’autre. C’est tendu là, non ? Ce n’est pas le moment de jouer au con. C’est dommage. Que je le sois. -  Mais, si je vous suis, où allez-vous m’emmener ? A votre QG ? N’est-ce pas dangereux que je le vois ? Ça signifie que vous allez forcément me tuer, non ? Et donc, pourquoi je choisirai de vous suivre plutôt que de mourir maintenant ? (Je marque un maigre pause).

- A moins que vous me bandiez les yeux ? Il me faudra alors aussi me rendre sourd, et me pincer le nez ans arrêt, et, à vrai dire, me parler sans arrêts, pour m’empêcher de calculer la distance dans ma tête. Ça va être très chiant. Je trouve que la Cathédrale c’est bien, non ? J’en fais exprès de ne pas mentionner ceux qui m’accompagnent : la fille de Wak comme l’allumé présupposé – pour feinter que je m’en fiche de leurs sorts – ça ne les protège que mieux à vrai dire. Et puis, cela correspond à mon égoïsme de base, même si ce n’est pas tout à fait exact que je m’en fou du sort des autres, pour avoir même eu de l’intérêt à celui de la prêtresse Morgan à la Cité. Mais, passons. Qu’on me force à aller le QG ou pas, bien sûr je suivrai, car, de toute façon, je ne peux rien faire – ou presque – avec mon intangibilité, mais ce n’est pas mon but – et je ne peux pas rester intangible ad vitam aeternam. Le but est de prouver aussi et surtout que je ne suis pas là pour les espionner et rapporter des informations stratégiques à la Cité pour la guerre. Et, sauver ma peau aussi, parce que j’y crois, à ce qu’on va me tuer, si je vois trop de choses chez eux !

-  Je suis venu en paix. Je souhaite parlementer. C’est tout. Je vais faire un geste du pied. Je vais vider mon sac à dos devant vous. Ok ? Je défais alors mon intangibilité, pour pouvoir interagir avec le sac à dos – mais, à vrai dire, c’est quelque chose qui ne se remarque pas trop. Morgan avait réussi je crois mais je n'étais pas en forme, ayant pratiqué une projection astrale auparavant. Je pousse mon sac à dos d’un seul pied et d’un seul et unique geste, en levant bien les mains et les paumes, pour montrer que je n’ai rien d’autre. Je vide le contenu du sac ainsi, qui se répand – non en silence. Il y a, alors, une arbalète et ses carreaux, un journal de mes recherches, et un tas de trucs pour faire des prélèvements biologiques, avec des végétaux. Il y a, aussi, des herbes à fumer, et une bière.

– Je suis un chercheur. Bon, avec l’arbalète, ça ne fais pas trop crédible mais… - Un chercheur qui prend ses précautions. J’anticipe sur l’arbalète. Je ne me justifie pas sur l'herbe à fumer et la bière. Je n’en ai pas conscience. - Emmenez-moi où vous voudrez. Je ne suis pas un missionnaire de l'armée blanche. Je ne suis pas là pour la guerre. Je ne suis pas là pour espionner. Je suis là pour tenter un contact entre nos deux peuples. Je suis un émissaire. Je ne me propose que messager entre nos deux peuples.

J’essaye, alors, lors de toutes mes paroles en fin de compte, de désamorcer la tension. N’est-ce pas étrange pour un membre de la Cité d’avoir une arbalète ? Ça je n’en sais trop rien. Mais, bien que très expérimenté – voire le meilleur de la Cité – sur les technologies et l’Aura elle-même – sans vouloir me vanter ou presque – il reste que j’appartiens à la classe moyenne et non haute de la Cité, et que je ne peux pas me procurer mieux qu’une arbalète et des carreaux qu’il est plus facile de fabriquer que des balles d’armes à feu. Je fais civil jusqu’au bout. Le journal n’est pas en meilleur état – puisque une partie a été écrite par mon père et que des pages vierges restent encore pour moi. Il y a, un récit sur ce qui s’est passé à Lux – et, forcément, j’ai eu le temps de citer la prêtresse Morgan par la suite. A vrai dire, je l’ai même croqué, enfin, dessiné, j’en ai fait une esquisse, elle est son tatouage, que j’ai eu le temps d’observer s’animer devant la dame de fer. Le dessin de son tatouage est alors très précis – que j’en ai rien inventé de la réalité. Elle et ses cheveux noirs. Je n’en sais rien de l’affiliation qu’elle a avec les adeptes de Gaïa qui m’entourent. La prêtresse Morgan est bien plus « propre » sur elle, même si très sauvage de l’intérieur… c'est certain ! Je peux en témoigner !! Elle m'a dans le collimateur...!  

Ironie du sort, chance ou destin, prophétie qui sait, je ne sais, le journal s’est ouvert sur la double page où il y a ce dessin de Morgan. Je suis si certain alors qu’on va me trancher la tête, que je me rends intangible aussitôt de nouveau et ferme un œil, persuadé qu’on va m’attaquer – comme si j’allais ressentir douleur alors et mourir. Si stupide : puisque je sus intangible. Oui, mais, mon pouvoir, je ne le maîtrise pas ! C’est mon corps qui réagit pour moi – détaché de mon esprit et de ma pensée – que je ne sais pas toujours lorsque mon intangibilité se fait et se défait...! Peut-être se défait-elle par ailleurs, et je la sens se défaire, parce que je sens mon honnêteté, à agir vrai jusqu'au bout, jusqu'à prendre le risque de mourir.

Si cela échoue, à quoi bon vivre encore... ?


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Craig Moffat
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Re: La main-verte

Message par Waklof Borden le Ven 9 Jan - 17:11

Lizvolf bouillonnait de colère. Elle était sidérée de constater à quel point son "compagnon" était immature et irresponsable. Son habitude de tout tourner en dérision et de se moquer du danger même lorsqu'il se trouvait juste sous son nez la choquait complétement. Déjà, lors de sa visite chez ce Moffat, elle avait cerné le personnage. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il lui avait provoqué un profond dégoût. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi son père avait jeté son dévolu sur un personnage si... si... si peu adulte. Oh, elle en avait croisé, des cas similaires, mais de là à devoir en accompagner un, à rester à proximité de lui, cela l'indisposait énormément. En vérité, Lizvolf  commençait réellement à craindre pour sa vie, même si elle faisait confiance dans les projets de son père, il fallait bien reconnaître qu'après avoir côtoyé un individu aussi étrange que Moffat, l'on pouvait se poser légitimement la question du pourquoi du comment.

Et maintenant voilà que ce fou, car s'en était un, se décidait à aller se percher en haut d'un clocher.  Lizvolf c'était retrouvée toute seule, comme une couillonne, abandonnée par cet homme sans éducation. Mais le pire était à venir. Sans crier gare, ce fou furieux (il devait vivre dans un autre monde, ce n'était pas possible. Non, non. Elle faisait un cauchemar. Un cauchemar sans queue ni tête. Voilà, c'était ça!) hurla à pleins poumons pour rameuter tout le secteur.

"- Non mais vas-y, toi aussi, met nous une cible dans le dos tant que tu y es, cinglé! Tu veux qu'on se fasse bouffer par toute la vermine qui traîne ici ou bien?!"


Lizvolf n'en revenait toujours pas. Moffat voulait leur mort, assurément. Etait-il seulement conscient d'où ils se trouvaient? Les gens les plus louches et les moins recommandables devaient traîner par ici. Et elle n'avait aucunement envie de se faire forcer, tuer, ou pire encore... Qui sait quels esprits malades parcouraient ces lieux maudits? La voix de Moffat se tut, et un silence pesant, limite menaçant s'installa alors. Lizvolf ressentit un frisson d'angoisse lui parcourir l'échine. Plusieurs minutes passèrent ainsi. Elle se mit en marche, insultant mentalement son "compagnon" de tout les noms pour avoir osé la laisser planter là. Que faisait-il par les sangs?!

Une voix autoritaire surgit alors dans son dos. Lizvolf se figea sur l'instant. Sa tête et son buste se tournèrent lentement, lui offrant une vue détaillée de la scène. Trois personnels armés se dirigeaient d'un pas rapide et assuré vers elle. On lui somma de se plaquer au sol dans l'instant et de mettre les mains sur la tête. Sans broncher, elle s'exécuta de suite, non sans laisser s'échapper un soupir.

"- Moffat, tu me fais chier."

Pendant ce temps, dans un autre lieu:

Son corps tressaillait, perdant peu à peu toutes sensations propres et absorbant celles d'un autre être. Les odeurs, les visions, le climat, les sentiments, tout ceci il les faisait sien. Il n'y avait pas de réciprocité, cet échange ne se faisait que dans un sens, sans influencer l'autre dans lequel il naviguait sans effort. Un frisson de peur mélangé d'une conviction plus inébranlable que l'acier se répand en son sein. La tête bouge lentement, de gauche à droite, tandis que les lèvres se mettent en mouvement et diffusent plusieurs phrases inaudibles. Le buste tente soudain de se relever, mais retombe lourdement sur la moquette. Des pensées se meuvent en masse, ricochant dans sa boîte crânienne.

Je suis un émissaire de la volonté supérieure. Je suis son outil. Je suis au-delà de l'utilité futile des autres mortels. Je suis moi. Ils sont eux. Je SUIS. La Parole Prophétique me porte. Je ne crains rien. Je suis TOUT. Ils ne sont encore RIEN. Je suis l'ange salvateur. Le messager chantant la venue de nos sauveurs. Accordez moi vos bénédictions Être Supérieur. Baignez moi de vos visions. A. Tout. Jamais.

Sans crier gare, le corps fut pris d'une série de spasmes violents qui le firent rouler sur la moquette. Les paupières s'ouvrirent, révélant des yeux révulsés rougis par les innombrables petits vaisseaux sanguins qui éclataient à la chaîne dans la choroïde de chacun d'eux. La situation semblait particulièrement grave, le corps étant apparemment prêt à imploser. C'était un spectacle choquant. De la bave sortit sous forme de mouse de la bouche, inondant les joues, le menton et le sol. Un gargouillis étouffé monta tel un râle d'agonie. L'organisme luttait de toute ses forces pour éviter sa perte, mais à n'en pas douter ce combat n'était qu'un acte désespéré destiné à échouer.

C'est alors qu'une décharge électrique diffusée par un système artificiel logé sous ses omoplates mit fin à ses souffrance en provoquant la paralysie totale de chacun de ses muscles, le laissant immobile plusieurs secondes durant. Le cœur aussi s'arrêta de battre pendant cette courte période. Puis une assistance artificielle délivra des stimuli et des substances chimiques à très faible dose qui redémarrèrent toutes les fonctions du corps. Ce dernier se décrispa avant que son propriétaire ne reprenne enfin contact avec sa réalité.

Waklof Borden se releva difficilement, gémissant sous la douleur de ses mouvements. Il s'assit à même la moquette puis croisa les jambes, l'air pensif. Il l'avait fait. Fort de son expérience, et bien conscient des limites de son pauvre corps humain, il avait pris toutes les précautions nécessaires pour accomplir son expérience. Aussi avait-il pu commencer et diriger son intégration sans crainte. Il s'était fondu, totalement, dans cet homme qui était désormais sien. Cet ancien employé de la BWUR avec lequel il avait établi une connexion psychique au fils des mois, puis qu'il avait expulsé de la ville en prévision d'objectifs naissants. Waklof pouvait, à souhait, envoyer par la pensée des directives à cet homme, quelle que soit la distance, et influencer de façon périodique ou durable ses actions, son comportement ou ses paroles. Or, cet homme venait d'accomplir sa première grande tâche. Infiltrer un repère de Gaïa et délivrer un message. Waklof pouvait dès lors, suite à cet accomplissement, passer à l'objectif suivant. A savoir, la prise de contrôle totale de l'individu, à l'image de sa femme. Sauf que dans le cas de sa femme, il l'avait fait de manière progressive, petit à petit, dans un long travail de patience. Or, ici, il se devait d'agir rapidement, car les événements prochains n'attendraient certes pas des années avant de se déclencher. Déjà et il en était certain, les adeptes de Gaïa avaient du mettre la main sur sa fille et l'hurluberlu.

C'est pourquoi Borden, PDG de la BWUR, avait osé tenter une nouvelle expérience, et repousser les frontières du raisonnable pour posséder sans aucune limite sa nouvelle victime. Et le succès avait été au rendez-vous. L'homme prisonnier de Gaïa n'était plus. Tout comme Madame Borden, son esprit avait été écrasé et remplacé en totalité par les codes comportementaux que lui avait implanté Waklof. Il n'était plus nécessaire à Borden d'entrer en lien avec cet homme pour l'influencer.

Madame Borden est Waklof.
Désormais, celui-ci aussi.

Le PDG de la BWUR, que l'éthique avait déserté depuis bien longtemps, incapable de lutter contre la noirceur sans fond du personnage, tenta de se relever, la mine sombre comme toujours lorsqu'il se retrouvait seul et qu'il ne devait pas jouer la comédie. Une douleur vivace parcourue son échine, lui arrachant un cri de douleur. Ses jambes commencèrent à trembler, et un filet de sang s'écoula de l'orifice de l'une de ses oreilles. Son tient vira au blanc fantomatique et une sueur froide apparut sur son front, se scindant en une multitude de petites perles. Un sourire macabre s'étala sur son visage, tandis qu'il s'affaissait doucement.

La porte du bureau s'ouvrit, laissant apparaître une femme rousse trentenaire d'une grande élégance. Elle se porta, le visage impassible, au secours de l'homme meurtri. Ce dernier prit appui sur elle et, dans un effort surhumain réussit à tourner son visage vers le sien.

"- Okvaenn, ma fille, il est grand temps de présenter notre projet sur un modèle vivant."


La femme hocha doucement la tête, résolue. Une voix douce et aimante s'écoula de ses lèvres hypnotisantes.

"- Oui Papa."

_________________
"Le but de toute vie, c'est la mort."
Sigmund Freud.

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Waklof Borden
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Re: La main-verte

Message par Kalliope le Mer 28 Jan - 3:27

Insupportable. Le premier mot qui lui vient à l'esprit. Bâillon est le deuxième. Être prise pour une conne par un amateur complet ? Vexant. Un brin. Mais elle fait avec. Cela n'en jette pas moins un doute. Lui, un émissaire ? Pour quelles raisons ? Pas pour ses compétences, visiblement. Son inconscience, peut-être ? Bonne explication. Il faut être couillu et suicidaire pour entreprendre pareille mission ... L'arbalète. Elle en rirait presque. Seul, braillard, avec une arbalète. Quasiment comique. Comme une mauvaise blague. Mais c'est réel, bien réel. L'illuminé a annoncé des émissaires. Ils sont là. Pour tenter un contact. Et pas à grand renfort de balles, En voilà un changement. Bénéfique ou pas, seul le temps tranchera ... Il faut déguerpir. Les questions viendront plus tard. Alors elle le quitte des yeux. Elle se retourne vers les siens.

- On l'amène à la planque la plus proche. Vite.

Ils acquiescent. L'un d'eux pose son fusil au sol et sort une corde. Pas de menottes, non. Kalliope se retourne alors vers le Blafard. Avise le carnet ouvert. Se fige un bref instant. Le regard vague. Le visage impassible. Bloqué. La tension était presque apaisée. Elle remonte brusquement. Des doigts se crispent sur des gâchettes. Elle dépose son arme et s'approche. La jeune femme s'accroupit et ramasse. D'un doigt, elle caresse la page. Elle suit les contours de ce visage identique au sien. Son portrait craché. Quelques instants de silence. Inconsciente des autres. Et puis sa voix le casse. D'une douceur inquiétante. D'un ton anodin.

- Un chercheur, hein ?

L'atmosphère s'électrifie brusquement. Les cheveux d'une poignée se dresse sur leur tête. Elle se redresse. Une furie. Les siens reculent de quelques pas. Sa réputation n'est plus à faire. S'interposer ? Une folie. Qui plus est, ce type est l'ennemi tant haï. Risquer leur vie pour lui ? Jamais ! Kalliope l'agrippe par le col. Décharge d'adrénaline née de la rage. Force violente, insoupçonnée dans ce corps si frêle. Elle le traîne contre un pilier. L'y plaque avec force.

- C'est ça, tes recherches, putain ? Tu prends ton pied, à disséquer une gamine sans défense ?

Elle lève la main gauche. Minuscules éclairs qui parcourent sa peau, qui relient ses doigts. Ses yeux sont noirs de fureur. Son instinct lui hurle de frapper. De meurtrir. De tuer. Par vengeance, par haine, par animosité bestiale. C'est viscéral. Seule sa détermination la retient. Pragmatique. La violence aveugle n'avancera rien. Alors elle refoule cette pulsion de mort. Hurlement de frustration intérieur. Elle recule doucement, sans le quitter des yeux, jusqu'à ramasser la source du conflit. Il disparaît aussitôt dans une de ses poches.

- Vous me l'amenez à la planque. Je vais prévenir les huiles. Eau, bouffe, mais qu'il foute pas un pied dehors. Silence total là-dessus.

Elle s'éloigne à grandes enjambée, récupérant son arme au passage. Besoin d'air. De conseils. Sophia pourra l'aider. L’un des soldats récupère les armes du Blafard, l’air grave. Quelques instants plus tard, Eris fait irruption dans la cathédrale. Un rictus sur son visage. Elle aboie un ordre.

- Bon, Zig, tu m’le fouilles. La dame est déjà en rogne, s’pas le moment de merder.

Derrière elle, deux hommes font entrer leur captive. Déjà fouillée sans douceur par Eris. Le dénommé Zig dépose son arme et s’approche de Craig. Une rapide fouille qui ne donne rien, si ce n’est deux tubes remplis de sang. . Zig s’écarte, fait un signe. Il est clean. Le groupe hétéroclite quitte alors l’édifice. Le silence règne à nouveau dans ce sanctuaire depuis longtemps délaissé.

***

- Ouais, c’est la merde, quoi.

Kalliope aquiesce. Sa tante vient de résumer à merveille la situation. Un vrai sac de nœuds. Si ce n’est qu’elle ne peut pas brûler le sac. Les gains potentiels sont trop énormes pour être ignorés. Les deux femmes soupirent de concert. Kalliope s’étend un instant sur son lit et ferme les yeux. Sa tante s’installe confortablement sur une chaise en bois. La chambre de la puînée est un endroit parfait pour discuter d’un sujet aussi sensible. Isolée. Elle seule en a les clefs. Aucun risque d’être espionnée. Elle rouvre les yeux et croise le regard mi-pensif, mi-compatissant de sa parente.

- Ouep. Le secret est gardé, pour l’instant. Eris fermera sa gueule, ses gars aussi. Idem pour Tyr’and et Sarh. Mais ça va se savoir. C’est trop gros. Les chefs voudront savoir. Et ils auront raison.

- Tu m’étonnes. Un truc pareil, c’est de la dynamite … Négocier avec les Blafards … Franchement … Un quart, non, je dirais un tiers, voudront les trucider aussitôt qu’ils sauront. D’autres approuveront, quitte à lâcher des concessions. Les autres … la moitié, quoi, d’indécis.

Kalliope se masse les tempes. Machinalement. Elle ne peut s’empêcher de flairer un piège. Même maintenant. C’est … c’est trop gros. Quel intérêt pour quiconque d’influent de négocier ? Ils ont l’avantage. Ils la tiennent. Atout conséquent. Alors pourquoi ? Pourquoi vouloir cesser les hostilités, maintenant ? Peut-être n’est-ce qu’un délire de quelques fous. Peut-être. Reniflement de mépris. Son objectivité lui fait défaut, depuis qu’elle a vu cette page. Elle brûle d’envie de lui arracher toutes les réponses. Sur-le-champ. De lui faire payer, comme à tous ceux qui l’ont amputée. Elle ferme les yeux, s’efforce de respirer doucement. La voix de sa tante brise le silence qui s’est installé. Bourrue. Chargée d’autorité.

- Kall’. Tu ne vas pas faire de conneries, hein ! Ce gars-là doit connaître un paquet de choses utiles. Je sais que voir son visage a dû …

Elle l’interrompt. Sèche.

- Non. Non, tu ne sais pas.

Elle plante son regard dans les yeux de sa tante. Noir d’orage. Et puis elle se détourne. Reprend sur un ton neutre.

- Je vais voir ce qu’il a à offrir. Et vaut mieux que ça soit solide …

***

La planque ? Une cave sous une ruine encore à moitié debout. Un ancien restaurant, peut-être. L’espace souterrain est vaste. Une ancienne cave à vin. Seules quelques traces sur les murs en subsistent. Témoins des tonneaux qui s’entassaient. Des bouteilles qui s’empilaient. Aux deux captifs, on a assigné un coin sommairement meublé. Quelques matelas de paille. Des caisses modestes en guise de chaises. Un spécimen plus imposant pour seule table. Un repas consistant, mais peu apprêté, leur a été livré. Viande séchée, galettes d’une farine de racines, fruits secs. Deux outres d’eau, pleines, en prime. Un pot de chambre a généreusement été mis à leur disposition. Rien d’autre. Quelques lampes à huile éclairent tant bien que mal l’endroit. De nombreux coins d’ombre subsistent. Trois gardes veillent en permanence sur eux. Roulement. Soudain, des bruits de pas résonnent. Pas de signal d’alerte. L’un des gaïens n’en surveille pas moins l’escalier. Simple précaution. Kalliope fait son apparition, rapidement suivie d’Eris. D’un simple signe de tête, elle congédie les gardes.  Ils se retirent à l’autre bout de la cave. Les deux femmes se rapprochent. Du pied, Kalliope attire l’une des caisses avant de s’asseoir dessus. Sa compagne fait de même, un peu en retrait. D’un geste de la main, elle invite les deux émissaires à s’asseoir. Presque poliment. La furie de quelques heures à peine semble s’être évaporée. Vrai ? Faux ? Difficile à dire. Son visage est neutre. Pas inexpressif, ni naturel. Un véritable masque. Quoi qu’elle pense, quoi qu’elle veuille, elle est en mission. Les intérêts du groupe passent avant les siens. Toujours. Elle patiente quelques secondes, puis prend la parole.

- J’ai du mal à me décider. C’est de l’inconscience, ou de la provoc’ ? Se trimballer avec un truc pareil ?

Elle balance le carnet sans ménagement sur la table. Enchaîne avec brusquerie.

- Profaner les corps des nôtres ?

Elle dépose les deux tubes sur la table. Plus doucement. Le sang appelle le sang. Voilà bien un vieux dicton qui risque hélas de se vérifier. A elle de l’empêcher. Encore faut-il qu’elle le veuille. Qu’elle l’estime utile. Et surtout, que les deux gusses assis en face d’elle ne jettent pas de l’huile sur le feu. Elle croise les bras. Se retient de taper du poing sur la table. Se contente de leur lancer un regard noir.

- Vous êtes émissaires, non ? Alors vous comportez pas comme des putains d’espions ou de scientifiques, bordel !

Profonde inspiration. Elle se pince l’arête du nez.

- Bon, en bref, ne foutez pas un pied dehors. Vous sentez le citadin à plein nez, on vous cramera direct. Si les gens ont vent de votre présence, qu’ils réclament vos têtes, ils les auront. Clair ? Et je vous parle même pas du bordel si Gaïa s’implique …

Ou tout simplement ses Piliers … Comment réagiraient-ils à des contingences si … humaines ? Pragmatiques ? Mieux vaut ne pas le savoir. Définitivement pas. Elle écarte les bras et secoue la tête. Non, elle n’arrive toujours pas à y croire.  Cet instant lui semble tellement … irréel. Absurde. Elle ne peut pas être sur le point de dialoguer avec ces gens-là. Et pourtant …

- Vous pouvez m’appeler Kall’. Je représente les chefs, ou tout comme. Faudra faire avec. Bon, on va pas y aller par quatre sentiers … vous êtes qui, exactement ? Et qui vous envoie ? Oh, oui, surtout … pour quelle foutue raison ?

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Kalliope
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Re: La main-verte

Message par Craig Moffat le Sam 28 Mar - 22:05

- On l'amène à la planque la plus proche. Vite.

Et merde… ! Mais bon, j’ouvre de nouveau les yeux sur le groupe, à me dire que je ne vais pas me prendre une mandale. C’est déjà ça. Pourquoi vite ? Ça c’est la question que je me pose. Elle croit encore en un piège ? Je vois un type sortir une corde. Je soupire et affiche un air désabusé, du style "oh non", mais je ne dis rien et me laisse faire… Je suis trop préoccupé à ce qu’on me ligote les poignets, que je ne vois qu’à peine la cheftaine du groupe s’accroupir. Je pose mes pupilles sur elle, elle et le livre, qu’elle touche d’une page, d’un portrait dessiné. J’ai un sourcil qui se fronce. Je n’avais pas bien remarqué ses traits de visage encore… Je n’en suis pas sûre mais je me demande alors… Non, à vrai dire, ma pensée, mes hypothèses et mes déductions, s’envolent dès la réaction électrique de la cheftaine. Je suis agrippé au col, soudain, avec rage. Elle me plaque contre un pilier. J’en ressens douleur en mon dos. Mais, bien heureux de me réjouir que je n’ai pas eu le coup du lapin sur l’instant. Je suis plaqué contre pierres bien dures. Elle s’énerve, elle imagine à travers le chercheur que je suis, le pire, supposant que j’ai disséqué… elle parle de celle… la prêtresse de Gaïa que j’ai dessiné sur mon journal… Morgan ?!      

Je ne peux pas répondre : pas le temps mais, aussi et surtout, je suis quelque peu assommé par l’altercation. Eh bien, si j’avais pu faire de l’humour, je lui aurai dit qu’elle se comporte comme un soldat de l’armée blanche. Et, à coup sûr, elle m’aurait foutu une claque du feu de Dieu, ou, peut-être, un éclair, car, je vois, des éclairs parcourir sa peau, de sa main levée sur moi, entre ses doigts, chargés.

Putain, je me fais calmer par une nana !

Ainsi, j’entends que je vais être emmené à la planque. On me donnera nourriture et eau. Dois-je m’en réjouir ? Non. L’idée d’être enfermé, de ne pas mettre le pied dehors, j’en crie en moi. Cependant, je me laisse faire, et, mon corps, il suit la donne, à rester de chair. Inutile de se rendre intangible. Je n’ai pas assez de force pour le faire, de toute manière. Le coup de la cheftaine m’a secoué. On me fouille, et on m’en retire mes prélèvements de sang sur deux adeptes de Gaïa. J’en tire maigre grimace, cela ne va pas arranger les choses, j’en ai conscience. Encore une fois, les quiproquos vont s’additionner, à vitesse grand v. Je ne dis rien. Je repense à ce truc qui est bizarre pour moi : pourquoi vite ? Et si, en interne, chez les Gaïa, il y avait des conflits d’intérêts, de la politique ? Ah, ce serait drôle, non ? Alors, il se pourrait qu’il ne soit pas si sauvage que cela. Je songe à Morgan. Je ne sais même pas pourquoi. Peut-être que ça m’aide, alors que je me fais conduire, à une planque. A qui on aura affaire, dans la hiérarchie...?  

Il y fait humide. Ca pu le sous la terre, le souterrain, ça ressemble à une cave. Il n’y a pas toujours fait humide, je crois, là-dedans. Je vois des tonneaux, des bouteilles, et j’opte pour la cave à vins, désaffectée. On nous attribue une piaule, enfin, une paillasse, et des caisses, à moi et la rouquine Borden. On y a aussi de quoi pisser et chier. On nous livre un repas, et un bon repas, en fin de compte. Je trouve alors, qu’au final, on est bien traité, pour le moment. C’est qu’ils doivent croire qu’on sait des trucs, c’est ce que se dit mon esprit cartésien. Assis sur mon matelas de paille, les genoux levés et pieds bien au sol, je passe main sur mon front et scrute du coin de l’œil trois gardes qui nous surveillent à travers les ombres et à force d’observer. C’est peu éclairé : un avantage pour eux comme pour nous… Le repas, moi je n’y touche pas. Il a l’air pourtant appétissant, il y a même de la viande, un repas très équilibré et complet. Je ne bouffe même pas cela chez moi. Je ne touche pas à l’eau non plus. J’attends. Et, enfin, la cheftaine arrive. On est invité à s’assoir. Je marque un temps. Je ne sais pas pourquoi. Je me lève pourtant de ma paille et, alors, je vais m’assoir, là où on m’a désigné à ce que je m’assois. On est bien traité, pour le moment. Je ne me fais pourtant complice de rien : je n’ai rien mangé et bu et, je garde un air aussi neutre que celui de la cheftaine. Pourquoi je n’ai rien mangé et, surtout, bu, malgré la faim et la soif… ? Je n’en sais rien…

La cheftaine commence l’interrogatoire. Elle demande si c’est de l’inconscience ou de la provocation que de se trimballer avec mon carnet qu’elle balance sur la table. Je suis du regard son geste brusque avec mes travaux, les pupilles passant d’elle à ce dernier, lèvres scellées. Elle pose deux tubes de sang et souligne ma profanation. J’ai envie de lui retoquer de but en blanc qu’ils ne sont même pas capable de se bouger le cul pour les enterrer, mais, à vrai dire, l’armée blanche non plus ne l’avait pas fait pour ses propres soldats alors… Je lève les pupilles de nouveau sur elle, en silence. Je la vois croiser les bras, mais, surtout, son regard noir. Elle nous accuse, enfin, pour le coup, vu que les preuves me concernent surtout moi, elle m’accuse, d’espion, de scientifique, sous-entendu je pense, peu éthique. J’ai un regard très bref pour Borden et imagine déjà qu’elle me fusille du regard et qu’elle allait peut-être se faire une amie alors à taper du sucre sur moi. Ce n’est pourtant qu’une prise de sang, d’autant plus sur des corps qui ne servent plus à rien, soyons franc. Et dire que je prélève cela pour prouver qu’on est de la même espèce, nos deux peuples.

Mon regard revient sur la cheftaine.

Elle dit qu’on ne devrait pas quitter l’endroit. Et, en fait, la justification me surprend un peu. Elle se pose presque comme protectrice envers nous : si on sort, on va nous tuer, alors qu’ici, en gros, pas trop, enfin, pas encore, moi je me dis. Ah ouais ? Je pue le citadin ? Bah j’dois tenir plus de mon père que de ma mère alors… Si Gaïa s’implique ?! Ah c’est sûr que vu ce que j’ai fait avec l’Aura pour troncher Gaïa, peut être bien… mais sa petite prêtresse, je ne lui ai fait aucun mal… ! Je quitte pupilles de la cheftaine et regarde dans le vague. Mais, soudain, je reviens vers elle. Elle se présente : Kall. J’imagine très vite que c’est un diminutif. Elle est une cheftaine. Kall demande qui on est, qui nous envoie et pour quelle raison. Je croise les bras. Je fixe la cheftaine un instant et, je me dis, putain, elle ressemble à Morgan, mine de rien. Devais-je dire qu’elle se méprenait, pour Morgan ? Une partie de moi se disait que oui et une autre que non. Il se pourrait bien que Morgan soit ce qui me fera survivre dans ce merdier. Je compte bien alors garder le secret pour l’instant sur tout cela. Et puis, Morgan n’avait rien à voir avec notre mission d’émissaire, à moi et Liz.

Tout d’abord… puisqu’elle avait donné son nom, la cheftaine, et, il me semble, son véritable nom, car je n’avais pas vu de traits de visages se crisper sur celle qui l’accompagnait, quant à moi, je donne le mien…  

On m’appelle Craig ou Moffat.

Je marque une pause.
D'autant plus si Liz donne son nom.

J’ai conscience qu’il faut établir une relation de confiance, alors, il me faut me justifier un minimum sur le scientifique. J’ai soudain les pupilles qui se posent sur mon journal et mes échantillons.

Ce ne sont que des prises de sang... On prétend l’idée que nos deux peuples sont si différents qu’on est deux espèces différentes. C’est stupide. On est des humains. On est de la même espèce. Si on n’était pas de la même espèce, la reproduction entre nos deux peuples serait impossible. Or, elle possible.

Catégorique là-dessus : Je suis moi-même le fruit d’une Gaïa et d’un White ! Mais, je ne vais pas le crier sur tous les toits...!     

Le sang prélevé, ce n’est que pour tenter de prouver à ceux qui en doutent, qu'on est bien de la même espèce. Si vous ne vouliez pas que je le prélève, il fallait accorder une sépulture à vos morts…

C'est peut-être un peu cash. Tant pis ! J’avais, par curiosité, envie de lui demander, en chercheur, s’ils les brulaient ou les enterraient, leurs morts, ou autre chose… et, et je m’interrogeais déjà à me questionner s’il croyait en une vie après la mort, ou… j’interromps mes pensées !  

On est des émissaires. On a été envoyé par quelqu’un, oui, c’est vrai. Vous croyez que c’est facile de quitter la Cité Blanche ? Lui, notre bienfaiteur, il nous a permis de venir jusqu’à vous, et de passer à travers les soldats de l’Armée Blanche.

Je me dis que, ce petit détail, cela pourrait intéresser des adeptes de Gaïa… les captiver, qu’ils y voient un certain intérêt, à "pacter" avec nous et Borden : outre passer la force armée des Blancs. Je ne cite pas encore le nom de notre bienfaiteur : il ne faut pas le mettre en danger pour rien, si jamais... si jamais on ne réussit pas à "pacter" avec les verts : inutile de donner un nom aux verts pour qu'ils foutent le bordel à la Cité Blanche avec. Non !  Enfin, c'est ce que je pense...

C’est plutôt pas mal, non ? Ce bienfaiteur, haut placé à la Cité Blanche, a pris ce risque, et nous a envoyé, pour établir un contact avec vous en paix et pour la paix. Et, on se fou pas de votre gueule, puisque celle qui m’accompagne, c’est sa fille, à ce bienfaiteur. Voyez le risque qu’il prend, quand même, surtout pour l’avoir fait accompagner avec moi. Nous, on ne fait que passer le message, quelqu’un souhaite la paix entre nos deux peuples, et il a de quoi, de manière concrète, de la mettre en œuvre. Alors, vous en dites quoi ?

J’ai conscience que je ne réponds pas vraiment à mes intérêts propres à moi dans l’histoire. Oh et puis merde ! J’ai déjà dit que j’étais chercheur ! Et, j'avais répondu pour le sang. Je me demandais soudain si elle était aussi jeune que Morgan. Je ne sais pas pourquoi. Si c'est dangereux de dire que c'est la fille de notre bienfaiteur ? Bof : s'il cherche une rançon, c'est leur problème, moi, j'sais qu'on va pas payer pour revoir ma tronche... elle, peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Bon, j'ignore si je suis un bon diplomate, en fait, "beau papa", on a peut-être fait une connerie... J'espère que non !

HRP : désolé pour ce retard de post. On avait pour projet d’écrire à plusieurs mains sur ce post pour les paroles. Au final, je relance, en postant ma partie ^^  PS : Je suis à l'étranger (Jet Lag)




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Craig Moffat
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